Anna braille ene shot (elle a beaucoup pleure)
Offrir cet ebook
 / 

Anna braille ene shot (elle a beaucoup pleure)

À propos

Extrait Prologue Ah ! moé toé là ! J'étais enfant dans mon village quand j'ai entendu pour la première fois cette expression : « Ah ! moé toé là ! » C'était par un beau jour d'automne, peut-être un jour de l'été indien, dans les années trente ; un adolescent, excédé, venait de lancer sur un ton rageur cette locution interjective à un copain qui l'agaçait depuis un bon moment, dans la cour de récréation de la petite école de Saint-Germain-de-Grantham. Sans le savoir alors, je venais d'apprendre la quintessence du langage canadien-français, de ma langue maternelle, c'est-à-dire non seulement la langue de ma mère, mais celle que j'entendais autour de moi, rumeur familière et enveloppante tissant la toile d'araignée dont nul n'arrive ensuite à se dépêtrer totalement : le parler des mononques et des matantes, des grands-pères et des grands-mères, des voisins et voisines, celui aussi des compagnons de jeu, langage qui nous habite ensuite jusque dans les replis de l'âme. Malgré les efforts que j'ai faits tout au long de ma vie pour apprendre à parler convenablement, à exprimer aussi clairement que possible une idée, je bafouille toujours, moi aussi, et je m'empêtre ; construire verbalement une phrase correcte reste pour moi un travail, et non une chose naturelle. Car je porte en moi et me souviens encore des mots entendus dans mon tout jeune âge. Comment oublier les tournures de phrase acrobatiques, les approximations, l'inarticulation et le balbutiement qui ont bercé notre enfance, surtout si elle a été enchantée comme la mienne ? J'entends toujours les sons : Anna... inna... a m'a... y m'a... y va... a va... toé tou... moé tou... itou... quossé tu dis ?... quosqu'a fa là ?... quosse tu fas icite toé?... quosqu'a veut, elle ?... quosqu'a chante là ?... ouin ben de même... chu ben moé tou... chu t'assez content... enoueille, enoueille... su'l'voisin... j'ara donc dû... en té cas... ou bedon... Ah ! toé mèque ch't'attrape... et ainsi de suite. Tous ne parlaient pas aussi mal, mais l'ensemble de la langue familière était bien ce magma d'expressions confuses, de mots tronqués et marmonnés que j'entends encore chaque jour. Peut-être tout cela était-il un peu plus doux, plus pudique que maintenant, car c'était en d'autre temps, à la campagne ; les êtres étaient plus naïfs, moins arrogants, moins prétentieux et moins vulgaires, il me semble. Mais ils avaient tout autant de mal à s'exprimer. Le Petit Robert donne la définition suivante du mot interjection : « Mot invariable pouvant être employé isolément pour traduire une attitude affective du sujet parlant. » Cette simple définition de l'interjection me semble illustrer parfaitement l'histoire de mon peuple et celle de son langage, qui se confondent étrangement. J'ai déjà écrit que nous étions des « conquis contents ». La langue déglinguée que nous parlons le prouve abondamment. Inque à ouère on oué ben. Je prie d'abord les intellectuels québécois de bien vouloir comprendre que mes observations ne les concernent évidemment pas, eux, phénix des hôtes de ces bois. Non, étant un démocrate, je parlerai ici du peuple, dont mon père était et dont je suis, des serfs attachés à la glèbe de leur ignorance, de la masse, de la majorité qui élit les députés et ministres, du premier au dernier, au provincial et au fédéral. (Le langage de l'actuel premier ministre du Canada, Jean Chrétien, illustre assez bien ce dont je vais vous entretenir.) Et si, parmi ceux qu'on appelle le « monde ordinaire », quelques-uns devaient me lire, qu'ils ne prennent pas mes observations en mauvaise part ; qu'ils ne croient surtout pas que je veux leur servir une leçon et qu'ils n'imaginent pas non plus que je me soustrais à mes propres conclusions ni que je me moque ou me crois supérieur à eux. Je ne me soustrais ni ne m'abstrais d'eux, car je suis du peuple moi aussi ; mais ayant passé depuis déjà un bon moment la soixantaine, je ne veux plus m'abstenir de dire à quel point je suis triste, pour moi et pour eux, de notre pauvreté de langage, de notre indigence même en ce domaine. Su quel bord que té ? Chu su c'bord-là. Une infinie tristesse m'incite à écrire ce livre. Une grande lassitude aussi, celle d'entendre sans cesse bredouiller et mâchonner une langue informe, invertébrée, dérivé incompréhensible de la langue française. Je ne suis pas sûr que des gens du peuple ne regrettent pas eux-mêmes, de temps à autre, cette pauvreté-là. Je suis certain, en tout cas, qu'ils en souffrent, consciemment ou non, et je voudrais faire une ou deux suggestions susceptibles d'aider à l'amélioration de notre langue parlée. Je ne serais d'ailleurs pas étonné qu'à la question « T'sé veux dire ? » si quelqu'un répondait « Non », il s'entendrait rétorquer : « Moé non plus ! » Mais revenons à la définition du Petit Robert de l'interjection : « Mot invariable pouvant être employé isolément pour traduire une attitude affective du sujet parlant. » Cela ne définit-il pas les Québécois que nous sommes devenus ? N'avons-nous pas été historiquement assez « invariables » et assez « isolés », limités dans notre existence et dans notre langage au labeur quotidien, à la chose quotidienne, au nécessaire et aux nécessités ? - Passe-moé l'pain. - Oùsque tu vas ? - Farme la porte ! - M'a g'y aller t'à l'heure. - A veut pu me ouère. N'avons-nous pas été assez emprisonnés dans nos « attitudes affectives » de sujets parlants, utilisant des verbes boiteux, des adjectifs aveugles et des compléments muets, et n'est-ce pas cela que révèle en fin de compte notre langue coutumière, aussi bien dans ses structures bâtardes que dans son vocabulaire rachitique et son élocution flasque ? Passe-moé la chauyére pis la hose ! Dans mon petit dictionnaire, au mot langage, on lit la définition suivante : « Fonction d'expression de la pensée et de communication entre les hommes, mise en oeuvre par les organes de la phonation (parole) ou par une notation au moyen de signes matériels (écriture). » « Le langage objective la pensée. » (Bréal). Quelle pensée ? Quelles pensées ? Quelle communication ? L'enfant « invariable » des années trente qui s'exclamait, dans la cour de l'école du village « Ah ! moé toé là ! » exprimait on ne peut plus « isolément » une « attitude affective ». Tout son être n'était que locution interjective, exclamation, cri du coeur semblable aux han ! han ! qui accompagnent les coups de hache du bûcheron. On lui enseignerait à lire, à écrire et à compter, mais on ne lui apprendrait pas à parler, à s'exprimer, à prononcer correctement les mots les plus ordinaires, ceux qu'on utilise dans la vie courante. Pourtant, on vient de le lire, « le langage objective la pensée » !

Avis des internautes

Avis général

(Cet ouvrage n'a pas encore d'avis)

Donnez votre avis

(De "Peu d'intérêt" à "Excellent")

Rayons : Parascolaire > Langues > Guides de conversation (langues étrangères)

  • EAN

    9782894855126

  • Disponibilité

    Disponible

  • Action copier/coller

    Dans le cadre de la copie privée

  • Action imprimer

    Dans le cadre de la copie privée

  • Poids

    1 068 Ko

  • Distributeur

    Numilog

  • Support principal

    ebook (ePub)

empty