La deposition
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La deposition

À propos

Extrait Première partie Je m'appelle Léna Fulvi. Je suis née en 1952, à Jonquière. Non. Pas au Lac-Saint-Jean, au Saguenay. Je vous dis ça à cause du chauvinisme, mais aussi par souci de précision géographique. Le Saguenay est anguleux, enfoncé dans ses falaises dont on dit qu'elles sont des fjords. Le lac Saint-Jean est plat, large, plutôt rond si je me fie à la carte. On ne voit pas de l'autre côté, comme une mer. Le Saguenay est une rivière qui a ses marées. C'est une malformation congénitale. Les vagues sont hautes et les fonds sont sans fond à certains endroits. Il y a des trous, des gouffres. Dedans il y a des crevettes, du mercure de l'Alcan et des pêcheurs y ont déjà trouvé des requins de 400 livres dans leurs filets. Pas des mangeurs d'hommes quand même. Des baleines s'y égarent parfois quand elles perdent le fil. On ne peut pas manger les crevettes à cause du mercure. Alors vous voyez, ce n'est pas une rivière comme les autres. Le lac Saint-Jean est ce qui reste de la mer de Champlain. Je ne peux pas vous garantir que ce n'est pas une légende. C'est une mer morte avec de la ouananiche dedans et des cours à scrap tout le tour. Aimez-vous le nom Metabetchouan ? Les noms indiens sont très importants pour les touristes. Ça les attire. Au Saguenay... Pourquoi je vous raconte tout ça ? Mais, monsieur l'inspecteur, je ne viens pas de rien. Je suis née là, au milieu d'une sorte d'extravagance. Ça peut expliquer des choses. Les destins couvent bien quelque part, non ? Il n'y avait qu'une seule route pour s'y rendre, une seule vraie route pas très large. Une seule route pour en sortir aussi. Alors, avait-on le choix ? Mais celui d'inventer, monsieur l'inspecteur.Inventer des routes de l'intérieur et appeler ça un royaume. On cuvait sa vie là-bas. Les hivers étaient longs dans mon enfance. On avait le temps de jongler à profusion. Les hivers sont moins rigoureux maintenant. On parle de réchauffement de la planète, je ne sais pas ce que ça vaut comme théorie. Je suis née au mois d'avril, le 14. Un lundi de Pâques. Vers 8 heures et demie du matin. Oui, je suis Bélier. C'est vrai, nous pouvons être très violents. Mais depuis quand la police s'intéresse-t-elle aux signes astrologiques ? Bon, très bien. Je suis née au mois d'avril et ma tante Sauvage est venue « relever » ma mère. Je suis née à la maison. Ma tante Alice, la soeur de ma grand-mère, a accouché ma mère. Je ne suis dans aucun registre d'hôpital mais j'ai un baptistaire.Ma mère m'a dit que je suis née avec des seins. Il paraît que ça arrive chez les bébés parfois. On m'a mis des compresses pour... Ce ne sont pas des détails inutiles, c'est ma vie. C'est à ma naissance que tout a commencé.Vous voulez savoir l'histoire, oui ou non ? Ma tante Sauvage est restée chez nous à partir de ce moment-là. « Tante » est d'ailleurs le premier mot que j'ai dit, à six mois. Ma mère m'en a voulu pendant longtemps, c'est pour ça que je m'en souviens. C'est un souvenir emprunté. Ma mère était très émotive chaque fois qu'elle en parlait. Ensuite ? J'ai dû grandir. Je n'ai eu aucune des maladies courantes chez les enfants, sauf les oreillons, d'un seul côté. Mon père a été obligé de me prendre dans ses bras pour que le docteur Lapointe puisse me faire une piqûre. Le docteur avait une voix terriblement caverneuse, profonde. J'avais peur de tomber dedans. Je hurlais. Après j'ai dormi dans les bras de mon père qui me berçait. Mais ça, c'est plus tard, rue Montfort. Je devais avoir cinq ou six ans. J'en saute des grands bouts. Je suis née dans un tout petit appartement, ruelle Tremblay. Un troisième, derrière la pharmacie Pelletier où mon parrain a longtemps travaillé comme livreur. La ruelle n'existe plus aujourd'hui. Je devais avoir un an et demi quand nous avons quitté la ruelle Tremblay pour la rue Saint-François, à deux pas derrière. Nous n'allions jamais très loin. Il paraît qu'à chaque fois qu'un meuble sortait de la maison, je criais. Je n'ai jamais pu supporter les déménagements, ce n'est pas d'aujourd'hui. Vous voyez bien que les histoires commencent loin parfois. Ce souvenir-là ne m'appartient pas non plus. C'est ma mère qui s'en est souvenue à ma place. Heureusement qu'elle était là pour me regarder vivre, sinon je n'aurais aucune espèce de biographie. J'ai tardé à sortir des limbes alors que tout le monde autour de moi vivait déjà dans une famille. Il paraît que j'étais une enfant très autonome qui ne voulait jamais qu'on l'aide à nouer ses lacets de bottines. En fait, le seul souvenir personnel qui me revient de cet épisode de la ruelle Tremblay, c'est quand j'ai laissé ma bouteille. Ma mère dit que j'avais onze mois. Mais peut-être qu'elle se trompe. Et c'était peut-être rue Saint-François, après tout. Peu importe. Ma tante Sauvage était devant moi, très grande. J'étais minuscule. Je cassais mon cou pour la regarder. Elle me disait : « Tu es bien trop grande pour avoir encore une bouteille. Va la jeter. » La poubelle était à ma droite. J'ai marché lentement, j'ai ouvert la poubelle de métal blanc, et j'ai mis la bouteille dedans, le coeur gros. J'avais jugé qu'elle devait avoir raison, mais je hurlais intérieurement de perdre cette bouteille. C'est peut-être à ce moment-là que j'ai commencé à me ronger les ongles et à bâtir ma réputation de coeur dur. Je ne sais pas. Il me semble que je me suis toujours rongé les ongles. (Elle regarde ses deux mains ouvertes, pensive, détachée.) Et j'ai souvent fait des choses contre moi aussi. Les deux vont ensemble. À l'extérieur je souriais. Je me suis toujours demandé à quoi pouvaient servir des mains si on ne pouvait pas toucher sa mère. J'aurais préféré ne pas en avoir. J'ai dû tenter de les faire disparaître en me rongeant les doigts. J'étais naïve et persévérante. Voyez... je crois encore que je peux y arriver. Non, monsieur l'inspecteur. Je ne peux pas en venir aux faits rapidement. J'y suis déjà, aux faits. Le processus est déclenché et je ne peux ni l'accélérer ni l'amputer. C'est inexorable. Vivez-vous parfois dans l'inexorable, monsieur l'inspecteur ? Oui, je continue. De toute façon, je n'ai pas le choix. Ma tante était toujours là. Elle habitait avec nous. Elle m'emmenait partout avec elle et m'appelait « ma fille ». Nous sommes allées très souvent à Québec ensemble, en autobus. Une fois aussi à Montréal, en train. C'est là, pour la première fois de ma vie, à travers la vitre du train, que j'ai pris contact avec la solitude qui n'a pas de fin. Je voyais des arbres tout seuls au milieu d'un grand champ, et une tristesse qui n'a pas de fin elle non plus m'a fait perdre le souffle un instant. Je ne sais pas le nom de ces arbres. Des ormes peut-être. Ils auraient dû avoir d'autres arbres pour les accompagner. J'ai gardé cette tristesse pour moi toute seule, comme une mauvaise pensée. Je me suis arrangée avec. Mais cette image ne m'a jamais quittée. Aujourd'hui encore, quand je les vois, j'ai un pincement. Pour en revenir à ma tante Sauvage, elle m'emmenait parfois travailler avec elle, dans l'odeur des tissus. Elle était couturière chez Gagnon Frères à Arvida. Je jouais sans me lasser jamais avec des rouleaux de fil vides, des montagnes de couleurs, de textures. Je suis restée très sensible aux tissus. Je me promenais dans le magasin, sous les robes suspendues. Je me perdais dans ces odeurs et ces couleurs délirantes comme on se perd dans une fièvre. J'étais bien avec ma tante. Elle m'achetait des choses. Le plus beau cahier à colorier que j'ai jamais eu, c'est elle qui me l'a donné. Elle me ramassait les rouleaux de fil vides par sacs entiers, et sur la table de la cuisine je construisais des villes, des forts, des tranchées, avec des soldats en plastique vert qu'on ramassait à l'époque dans les sacs de chips à 5 cents. Je jouais seule. Ma tante avait un coffre de cèdre rempli de merveilles où je pouvais fouiller tant que je voulais. Je n'ai jamais rien brisé, j'étais libre. Ma mère n'aimait pas ça, non. Je crois qu'elle s'est sentie lésée dans son instinct maternel, quelque chose comme ça. Les deux soeurs étaient en compétition à mon sujet. Alors je jouais sur les deux tableaux. J'aurais été folle de ne pas en profiter. Mon père ? Il était au travail pendant huit heures, de huit à quatre, de quatre à minuit ou de minuit à huit. Il était sur les « chiffres ». C'est ce mot que j'entendais, du moins. Mais je crois que c'était une déformation française du mot « shift » qui veut dire roulement. Mon père ne parlait pas un mot d'anglais. Mais quand il était en congé, il était en « loafage », et quand il attendait un chèque de rétroactivité, il attendait son « back time ». Moi, j'entendais « bactême », comme « baptême ». Et comme ce mot provoquait beaucoup de joie chez mon père et ma mère, je l'associais à une fête comme on en fait pour un baptême. Ma logique comprenait tout.Tous les boss étaient anglais chez Price Brother's, dans une région francophone à 99,9 %. Ma logique comprenait ça aussi. Quand mon père ne travaillait pas, il dormait beaucoup. Il dormait surtout, en fait. Ou il bricolait, il lisait, il allait à la chasse, à la pêche, et aux pratiques de la fanfare de Jonquière. Il jouait du saxophone et de la clarinette. Quand je n'étais pas avec ma tante, j'étais avec lui. Il m'emmenait partout. Avec lui. J'étais le garçon qu'il n'avait pas.

Rayons : Littérature générale > Théâtre

  • EAN

    9782894855201

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  • Poids

    51 Ko

  • Distributeur

    Numilog

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