Les sept larmes d'oberon v 04 filigrane Les sept larmes d'oberon v 04 filigrane
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Les sept larmes d'oberon v 04 filigrane

À propos

Extrait Chapitre I. RETOUR AUX SOURCES, OU ENTRÉE EN SCÈNE DE PLUSIEURS NOUVEAUX PERSONNAGES Bernie Chez les gens de la cloche, le bruit courait qu'il se passait des choses étranges dans le parc Jeanne-Mance, la nuit. Dangereuses, même. Mais Bernie n'en avait cure. À l'extrémité sud du parc, au creux d'un épais buisson, se trouvait une dépression terreuse tapissée d'aiguilles de pin dont la forme épousait à merveille celles du corps humain. Inconnue de tous, hormis de quelques couples clandestins, cette alcôve naturelle valait le plus confortable des hamacs. Bernie s'assura que personne ne rôdait alentour avant de se glisser par la trouée conduisant à son petit coin de paradis. Du dos de la main, il balaya les condoms usés qui jonchaient le sol telle la peau morte de serpents courts et trapus. Au-dessus de lui, les nuages se donnaient la chasse, dans la grande prairie azur où luisait férocement le soleil de ce premier jour d'été. Il sortit la bouteille de gros rouge de son sac en papier brun, en dévissa le capuchon et avala le quart du liquide d'une longue et lente goulée. La vinasse irrigua son gosier et, plus bas, son estomac tandis que, déjà, l'alcool se frayait un chemin à travers les membranes dans son lent périple vers les centres du système nerveux supérieur. Ah ! la vache, ça faisait du bien ! Il ne lui fallut guère plus d'une demi-heure pour faire un sort au litron. Puis Bernie s'endormit d'un sommeil de brute, insensible à la vie qui continuait de battre autour de lui. Il ne sut ce qui, de l'odeur ou du bruit, le réveilla en premier. La nuit était tombée, mais du ciel irradiait une clarté blafarde qui déguisait chaque objet, lui donnant des formes grotesques, comme découpées au couteau. Un moment, Bernie crut avoir fait sous lui, tant était puissante la puanteur qui imprégnait l'air et lui assaillait les narines. Pourtant, ses fesses ne malaxaient aucune masse molle ou visqueuse. Le miasme venait d'ailleurs. Le bruit - une sorte de trille strident qui malmenait les tympans - s'interrompait par à-coups, pour reprendre peu après en savantes modulations. Bernie hésita. Devait-il se boucher le nez ou les oreilles ? Il décida finalement de changer de dortoir. C'est en se dressant sur son séant qu'il vit la femme. Elle se penchait au-dessus de lui et le dévisageait de ses yeux chassieux aux cernes profonds. Avec ses longs cheveux noirs mêlés de crasse, son nez camard, ses dents plantées de guingois dans un sourire caverneux, son visage n'était pas celui de la Joconde. - C'que tu m'veux, charogne ? aboya-t-il pour cacher son trouble. La bouche s'ouvrit davantage et en sortit le ricanement d'une hyène. Le cri le fit sursauter. Une folle ! Mieux valait ne pas moisir dans les parages. En se levant, il réalisa que la femme ne le surplombait pas de hauteur d'homme. Elle semblait perchée sur les basses branches de l'arbre dont l'ombre dévorait les pièces d'argent lunaire éparpillées sur le sol. Quand le visage se déplaça, Bernie constata avec horreur qu'il n'était pas vissé sur un tronc humain, mais sur le corps d'un oiseau. Il hallucinait. Sûrement la bibine qu'il avait ingurgitée. Il se frotta les yeux de ses manches poisseuses. Quand il les rouvrit, le monstre avait disparu, ce qui confirma l'origine éthylique de l'apparition. Seule l'odeur persistait, tenace, plus méphitique que jamais. Puis il eut l'impression d'une présence à ses côtés. Il tourna la tête pour découvrir non pas une, mais deux de ces hideuses créatures. Elles avançaient par petits bonds sur leurs serres, tendant vers lui des ailes au plumage repoussant que terminaient des griffes du plus mauvais augure. - Des... des..., pensa-t-il sans parvenir à mettre un nom sur les abominations. Les créatures échangèrent un cri rauque de connivence. Avant qu'il pût s'enfuir, une troisième paire de pattes épingla Bernie au sol. La peur le tétanisa. Son cerveau partit en roue libre et ce ne fut que lorsque les griffes lui crevèrent les yeux que le mot qu'il cherchait lui revint enfin : des harpies. Marc Une grande rage l'animait et c'était tant mieux, car, sans elle, Marc se serait sans doute effondré, aurait pris sa tête dans ses mains et aurait inondé son lamentable sort de toutes les larmes de son corps. - Au premier, le bureau. Dans la chambre du devant. Cette rage l'habitait, le cimentait, bardait de clous son esprit pour l'empêcher de partir à la dérive, réduisant le temps à l'instant immédiat tout en effaçant l'incertitude de l'avenir et son cortège d'angoisses. - Non, non. Pas là. Dans la cuisine. Les déménageurs se succédaient, les bras chargés de boîtes, de meubles, d'objets hétéroclites. Ils cherchaient une indication du regard, et lui les aiguillait vers l'une ou l'autre pièce, tel un chef d'orchestre guidant ses musiciens dans le dédale des croches, des noires et des rondes. Bouger. Il devait bouger pour ne pas penser, pour faire obstacle à la question qui le taraudait, revenait sans cesse, toujours et encore : pourquoi ? Pourquoi lui ? Qu'avait-il fait pour mériter que le sort s'acharnât ainsi sur lui ? Passait encore l'accident. Il avait sérieusement accusé le coup quand les policiers le lui avaient annoncé, tel un boxeur sonné par un uppercut à la mâchoire. Il lui avait fallu du temps pour accepter, mais avec l'aide des parents, des amis, des collègues, il y était arrivé : il avait surmonté la mort de Solange - du moins en apparence, car, au fond de lui-même, il savait qu'il ne s'en remettrait jamais. Puis il y avait eu Mathieu. Les médecins l'avaient prévenu de ne pas caresser trop d'espoir. Le traumatisme avait été trop violent, le coma, trop profond. Les disciples d'Esculape n'avaient pas osé prononcer le mot, mais Marc l'avait lu sur leurs lèvres immobiles, dans leur regard paisible d'hommes habitués à côtoyer les pires drames : légume. Mathieu, dix ans, légume. Évidemment, ils pouvaient toujours se tromper ; la médecine n'était pas une science exacte. Des journées, des semaines, des mois s'étaient écoulés sans aucune amélioration, chaque seconde l'amenant un peu plus près - Marc le pressentait - du moment où il devrait choisir de couper le courant ou pas. Ensuite, le miracle : l'inexplicable réveil qui avait confondu les spécialistes. Sur le coup, Marc avait ressenti un immense soulagement. C'était comme si le poids de l'univers qui reposait sur ses épaules s'était subitement envolé. Il renaissait à la vie en même temps que son fils. Mais à présent... - Hé ! Attention, c'est fragile. Comment s'y prendrait-il ? Il avait épuisé sa banque de congés et ses économies. Quitter son emploi était hors de question. Pour l'instant, en tout cas. Et les vacances qui commençaient. Mathieu aurait besoin d'attention. En fin de compte, vendre le pavillon de banlieue et la voiture pour s'établir en ville, et ainsi se rapprocher du boulot n'était pas l'idée du siècle, mais il avait besoin d'une coupure, d'un changement. - C'est terminé, m'sieur. Marc hocha la tête, sortit un billet de vingt dollars et le tendit au chef d'équipe. - Merci. Bonne journée. - À vous aussi. Il regarda l'homme s'en aller. Les boîtes et les meubles s'entassaient pêle-mêle dans la pièce du rez-de-chaussée (le premier, pour être exact, car le condominium courait sur les deux étages du haut, laissant le véritable rez-de-chaussée et le sous-sol à l'unité du dessous). Il appela Mathieu plusieurs fois sans obtenir de réponse. Dans la fièvre du déménagement, il l'avait perdu de vue. Une sourde appréhension accéléra son rythme cardiaque. Depuis quelques années, Montréal avait la réputation peu enviable de détenir le record nord-américain des disparitions d'enfants, et ni la police ni la Gendarmerie royale ne parvenaient à enrayer le fléau. Les journaux en faisaient périodiquement leurs choux gras. Marc se contraignit au calme. Une des conséquences du drame qui lui avait coûté Solange était qu'il s'inquiétait désormais pour un oui ou pour un non. Mathieu n'était pas loin. Il surgirait sûrement dans un instant, comme si de rien n'était. Il prit donc une grande respiration et entreprit le déballage.

Rayons : Fantasy & Science-fiction > Science-fiction

  • EAN

    9782894855379

  • Disponibilité

    Disponible

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  • Poids

    1 286 Ko

  • Distributeur

    Numilog

  • Support principal

    ebook (ePub)

Jean-Pierre Davidts

Jean-Pierre Davidts est né en 1950, à Liège, entre deux feuilles de chou (c'est ce que soutient sa mère). Il passe son enfance entre les frites, le chocolat et la bande dessinée (les trois mamelles de la Belgique) avant d'émigrer au Canada en 1961. Après avoir publié une vingtaine d'opus rigolos pour dérider les générations montantes, il signe ici son premier album pour la jeunesse. Titulaire d'un diplôme en graphisme de l'Université du Québec à Montréal, Josée Bissaillon est membre du conseil d'administration de l'Association des illustrateurs et illustratrices du Québec. Son style particulier, un mélange de collages, de dessins et de montages numériques, lui permet d'explorer plusieurs facettes de l'illustration et fait qu'à chaque réalisation, on découvre un univers unique en son genre.

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