Desmarais : la depossession tranquille
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Desmarais : la depossession tranquille

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Extrait Chapitre 1. LA PROIE LA PLUS JUTEUSE : HYDRO-QUÉBEC Comme se plaisait à le dire René Lévesque, « Hydro-Québec est le navire amiral de l'économie québécoise ». Dans un contexte mondial de privatisation des services publics, il fallait donc s'attendre à ce qu'un jour la question se pose à son sujet. La vie étant pleine d'ironie, il se trouve que j'ai été l'un des premiers à évoquer cette possibilité au début des années 1990, alors que j'étais président de l'Association des manufacturiers du Québec. En réaction aux difficultés budgétaires considérables du gouvernement du Québec à cette époque, j'avais suggéré la privatisation partielle d'Hydro-Québec (en deçà de 10 %)3 comme moyen de récupérer une certaine marge de manoeuvre dans nos finances publiques et de réduire notre endettement. Le traitement alors accordé à ma déclaration par La Presse, qui m'avait à l'époque fait l'honneur de sa première page, m'avait permis de comprendre à quel point Power Corporation s'intéressait de près à cette question. Il vaut la peine de souligner que c'est Robert Bourassa lui-même qui avait pris la peine de m'expliquer, lors d'un de ces appels qu'il avait l'habitude de faire vers les onze heures du soir, pourquoi il estimait qu'il ne s'agissait pas d'une bonne solution pour le Québec. C'est à la suite de cet appel que j'avais pris l'initiative de former la Coalition en faveur du développement du potentiel hydroélectrique du Québec en associant les syndicats à ma démarche. Intéressé au sort d'Hydro-Québec comme je l'étais demeuré même après avoir quitté la politique en 1998, et familier avec les enjeux du développement et de l'exploitation de nos ressources énergétiques, j'ai donc eu une réaction d'alerte instantanée lorsque j'ai pris connaissance, le 29 octobre 2009, de la conclusion d'un protocole d'entente entre le gouvernement du Québec et celui du Nouveau-Brunswick en vertu duquel Hydro-Québec ferait l'acquisition de la plupart des actifs d'Énergie NB. Non seulement la logique industrielle de l'opération m'apparaissait-elle tirée par les cheveux autant sur le plan financier que commercial, mais en plus, je craignais de la voir nous précipiter dans un autre cul-de-sac politique comme celui qu'avait fini par devenir l'accord du lac Meech. Je pris donc la décision de faire rapidement part de mes inquiétudes aux médias, et le 31 octobre, Le Devoir et La Presse publiaient tous les deux dans leur page d'opinions le texte suivant : Une version « affaires » de l'accord du lac Meech ? Il faut croire que nos dirigeants actuels ont bien mauvaise mémoire. Si le projet d'acquisition d'Énergie NB par Hydro-Québec peut avoir un certain sens sur le plan des affaires (un sens dont il restera d'ailleurs à faire la preuve dans le concret), il ne faut pas écarter le risque d'un dérapage politique qui pourrait nous replonger dans une crise majeure pour l'avenir du Québec et du Canada. À peine annoncée, la transaction s'attire les foudres de Danny Williams, le premier ministre de Terre-Neuve. Terre-Neuve... Ça ne vous rappelle rien ? Et comme ce fut le cas pour l'accord du lac Meech, de si funeste mémoire, la transaction est assujettie à un processus de consultation populaire, circonscrit au Nouveau-Brunswick, il est vrai ; mais parions que tout ce que le pays compte de démagogues et de pêcheurs en eaux troubles va se mobiliser pour fustiger une opération qui, il faut bien l'admettre, accroît sensiblement l'emprise d'Hydro-Québec sur le marché de l'électricité dans le nord-est du continent. Au-delà de la clientèle du Nouveau-Brunswick, c'est le marché des États américains voisins qui est visé pour des exportations ponctuelles profitables. Gagnants et perdants Il faut être bien inconscient ou très naïf pour croire que l'affaire est dans le sac. Les milieux anglo-canadiens des finances et du génie-conseil se souviennent des effets qu'avait eus la nationalisation d'Hydro-Québec sur leurs activités. À Montréal et au Québec, ils s'étaient rapidement vu « tasser » par une nouvelle élite francophone que l'opération avait enhardie et avaient dû se résigner à une diminution de leur chiffre d'affaires et à une perte d'influence. En l'espace de dix ans, Hydro-Québec est devenue le « navire amiral » de l'économie québécoise. Dans son sillage allait apparaître une pléthore d'entreprises dont on mesure encore tous les jours les gains en importance et en influence. Et il y a les autres. À la Caisse de dépôt, on doit se frotter les mains. Cependant, en affaires, ce que les uns gagnent, les autres le perdent. Si les consommateurs du Nouveau-Brunswick risquent d'y gagner avec des tarifs dont le rythme d'augmentation va ralentir, les plus gros fournisseurs de services d'Énergie NB vont la trouver saumâtre. Quoi de plus normal pour Hydro-Québec que de consolider certains centres de décision aujourd'hui encore au Nouveau-Brunswick à son siège social de Montréal ? Quoi de plus normal pour ceux qui les animent de se tourner en premier lieu vers leurs partenaires habituels ici ? Conséquences politiques Les provinces atlantiques ne comptent pas de nombreux sièges sociaux. La perte de l'un des plus gros risque d'avoir de grosses répercussions sur les réseaux d'affaires qui y sont établis. Le bonheur de Montréal et du Québec risque d'être singulièrement terni par les lamentations et le bruit des chemises déchirées qu'on s'apprête à entendre d'un bout à l'autre du pays. Au-delà des seules considérations économiques, on aurait tort de sous-estimer les conséquences politiques. Le débat lui-même va être difficile. Chauffé à blanc par les démagogues de tout acabit, il risque de devenir le déversoir de tous les préjugés anti-Québécois qui prolifèrent et « pestilencent » au Canada. L'affaire débouchera sur un climax toxique au possible qui ne pourra se solder que par la « défaite » des uns ou des autres, avec les risques politiques que cela comporte pour l'avenir du Québec et du Canada. On oublie vite les victoires, elles ne font les manchettes qu'un jour. Les défaites, elles, marquent. On parle encore des plaines d'Abraham. De Meech aussi. Ce sont les amateurs de chiffons rouges et de drapeaux piétinés qui vont être ravis. À quoi pense donc Jean Charest ? Pense-t-il ?  La suite des événements allait me donner en grande partie raison. Dans les jours qui suivent, je suis l'actualité de près pour tenter de voir ce qui se cache derrière cette affaire. Insatisfait de l'information fournie par nos médias traditionnels, j'entreprends des fouilles sur Internet, et j'ai la surprise de découvrir sur vigile.net, un site que je connaissais alors très peu, un texte qui évoque la « Malédiction de Churchill Falls » censée frapper le Québec en raison du caractère prétendument inique de l'entente de 1969 en vertu de laquelle Hydro-Québec et la province de Terre-Neuve se sont entendues pour construire et exploiter les chutes du Bas-Churchill.

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Rayons : Entreprise, économie & droit > Sciences économiques

  • EAN

    9782894855447

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  • Poids

    819 Ko

  • Distributeur

    Numilog

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