Traversees nocturnes
Offrir cet ebook
 / 

Traversees nocturnes

À propos

Extrait « Bordeaux, 1794 « Ma chère Suzanne, « On me dit que nous sommes le 30 prairial de l'an II, mais je ne sais plus ce que cela veut dire. Tout ce que je sais est que nous sommes à la mi-juin et qu'aujourd'hui est le dernier jour de ma vie. « La raison a cédé devant l'hystérie. Le tribunal est devenu une machine de mort - Saturne qui dévore ses propres enfants. Personne n'est épargné. La plupart sont condamnés sans le moindre simulacre de procès. Le sang coule dans les rues telle une rivière. Le nouvel ordre social a échoué. La chasse aux sorcières et la folie l'emportent... » Un cliquetis rompt le silence. Une clé s'agite de nouveau dans la serrure. Pierre enfonce sa lettre inachevée sous la paille humide qui jonche le carrelage et lève les yeux. Une odeur d'urine empeste le cachot. Le grand nombre de prisonniers laisse peu de place pour bouger. Le grincement des gonds rouillés fait fuir les rats vers leurs nids. La lourde porte en bois s'ouvre, poussée par une figure sombre aux traits indistincts. Ses traits sont ceux de tous les geôliers. Impensable que les gardiens de prison soient différents les uns des autres. Ne sont-ils pas tous les instruments collectifs d'une force plus grande ? - Dégagez ! Faites de la place ! tonne le geôlier. Trois hommes entrent dans la cellule en trébuchant. Le mousquet du gardien les fait tressaillir à chaque coup. L'arme scintille, enflammée par les rayons du soleil couchant que découpe le soupirail situé à la hauteur du plafond. D'un claquement sourd, la porte se referme et le mouvement à double tour du verrou résonne en écho. C'est le son du destin. Des lueurs mourantes rouge et or illuminent les profils des nouveaux détenus. Pierre pose son regard sur la forme épaisse affaissée sur le sol près de la porte. Autrefois si familier, le visage est devenu presque méconnaissable. Il n'y reste qu'une expression d'exténuation qui trahit une volonté brisée. Pierre se lève. Traversant un enchevêtrement de corps, il se dirige vers cette âme angoissée. - Monsieur le marquis. La simple évocation d'un titre de noblesse frise la trahison. Pourtant, Pierre, baron de Montigny, ne peut se résoudre à nommer « citoyen » l'homme qu'il connaît depuis toujours. On ne peut pas renoncer d'un coup à des siècles de tradition, et encore moins à sa propre identité. - Pierre ! Vous aussi ? Dieu ! Je pensais que vous étiez déjà en Angleterre, avec votre fils. Pierre aide le marquis de Bouillet à se relever. - Charles n'a pas réussi à s'échapper. Il a reçu une balle en plein coeur. Quant à Armande, Françoise et Eugénie, je ne sais pas ce qui leur est arrivé ni ce qui est arrivé aux autres. Bouillet pose tendrement ses mains sur les épaules de Pierre. La réponse se lit dans les yeux du marquis. Il a du mal à formuler ses paroles. Le monde est à l'envers. Tant de choses se sont produites en si peu de temps. Peut-être est-il déjà mort, perdu dans un des cercles au fond de l'enfer. Il trouve enfin le courage de prononcer les mots que personne ne veut entendre : - On les a amenées au bord de la Garonne ce matin... On a chargé leurs vêtements de pierres et on les a jetées dans l'eau. Ma femme était parmi elles. En écoutant, en imaginant l'horreur, Pierre a le regard vide. - Il ne nous reste plus personne, ni à moi ni à vous, Pierre. Nos terres sont confisquées. La démence hante le pays et ne laisse que souffrance et destruction sur son passage. C'est la voix d'un homme qui n'est plus de ce monde, qui a abandonné face à l'immuable. L'impact de la lame ne sera qu'un coup superflu porté à une existence qui a déjà pris fin. Toutefois, ses yeux sont encore illuminés par la flamme de la dignité - la seule trace de son être que la Commune insurrectionnelle est impuissante à rayer. Pierre ne peut pas réagir. Avec difficulté, il se fraie un chemin pour retrouver l'entassement de paille qui cache sa lettre. Bien avant que Bouillet lui ait fait ces révélations, Pierre savait que s'évader était impossible. Et malgré le fait que son fils unique ait été tué, il avait conservé le maigre espoir que sa femme et ses filles avaient été, d'une façon ou d'une autre, épargnées. C'est cette pensée qui lui donnait la force de continuer la traversée de sa nuit de désespoir. Mais maintenant, même cela n'est plus. Le poids mort de ses bras tire sur son corps, entraînant son torse vers les dalles froides. Il reste immobile une minute - ou bien des heures. Quelle importance ? La notion du temps n'a plus de signification. Quand il sort de son ahurissement, la cellule bondée est plongée dans l'obscurité. Le sommeil délivre Bouillet et la plupart des autres de leur tourment. Balayant la paille de sa main, Pierre récupère la lettre, la place dans le sac contenant ses affaires et se déplace silencieusement vers le côté opposé de la chambre rocheuse. Une lumière faible émanant des torches du corridor entre par la petite ouverture dans la porte. Elle sera suffisante pour lui permettre de continuer à écrire sans être vu par les gardiens, maintenant plongés dans un jeu de cartes. Il ne fera aucun bruit, n'attirera pas leur attention. Pierre cherche la lettre, mais sa main tombe plutôt sur un paquet de feuilles mal ficelées. Elles étaient parmi les rares possessions qu'on l'a autorisé à garder sur sa personne. Il n'avait découvert leur existence qu'en fouillant les documents de famille en préparation de l'interrogatoire qui n'a jamais eu lieu et du plaidoyer qu'il n'a jamais pu présenter. En dénouant le ruban cramoisi, Pierre contemple l'écriture hâtive qui ressemble tant à la sienne. Des paragraphes incomplets, des notes sporadiques, des gribouillis jetés sur les pages alternent avec des réflexions éloquentes exprimant les moments distillés d'une vie. Il ne s'agit pas de phrases tirées d'un roman ou d'une pièce de théâtre, mais d'instants consignés comme pour défier l'effacement qu'est l'oeuvre du temps - un dialogue entre le banal et le sublime. Le baron Jean-Luc de Montigny n'avait jamais été de ceux qui révélaient facilement aux autres leurs émotions les plus profondes. Avait-il enfoui parmi les écrits prévisibles de son journal des aperçus fugaces d'une dimension secrète de sa personne pour les enlever par la suite ? Du moins en partie. Était-ce la raison de l'état fragmentaire du journal ? Ou quelqu'un, pour une raison inconnue, avait-il ouvert avant Pierre cette porte cachée afin de dérober les événements et les émotions que renfermaient les feuilles disparates ? Devant ce texte à l'état d'ébauche, Pierre est à la fois ému par ce que les mots révèlent et intrigué par ce qu'ils semblent dissimuler. Il n'a pas encore fini d'écrire sa lettre, mais l'approche de la mort le contraint à entreprendre ce voyage vers les rives distantes où demeure l'esprit éloigné de son père. Pour les atteindre, Pierre aura besoin de larguer les amarres du vaisseau de sa mémoire, de réveiller les rameurs. Ce n'est qu'en le faisant qu'il pourra combler les lacunes du journal, faire revivre dans son imaginaire l'aventure de son père en vue de son propre passage dans le vide. Il en commence la lecture.

Avis des internautes

Avis général

(Cet ouvrage n'a pas encore d'avis)

Donnez votre avis

(De "Peu d'intérêt" à "Excellent")

Rayons : Littérature générale > Romans & Nouvelles

  • EAN

    9782894855522

  • Disponibilité

    Disponible

  • Action copier/coller

    Dans le cadre de la copie privée

  • Action imprimer

    Dans le cadre de la copie privée

  • Poids

    699 Ko

  • Distributeur

    Numilog

  • Support principal

    ebook (ePub)

empty