Le voyageur qui n'arrive jamais
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Le voyageur qui n'arrive jamais

À propos

Extrait Introduction Il n'y avait rien de bien spectaculaire dans les actualités du 5 avril 1940. Toutefois, on parlait de cette drôle de guerre qui allait bientôt enflammer l'Europe, bien que l'honneur de la France et celui de l'Angleterre fussent encore saufs. Le monde retenait son souffle. Je suis né ce jour-là au 157 de la rue Willibrord, à Verdun. C'est un fervent admirateur de Napoléon Bonaparte, le docteur A. D. Archambault, qui aida ma mère à accoucher de moi, sous l'oeil éberlué de mon frère Jacques, de cinq ans mon aîné, qui se demandait bien ce que le bon docteur était alors en train de faire à sa mère. Resté seul dans la cuisine, mon père attendait sagement que l'accoucheur lui confirme le sexe de son nouveau-né. Si mes parents avaient écouté le curé, ils auraient eu plusieurs autres enfants. Ce n'était pas encore le baby-boom, mais le taux de natalité des Québécois grimpait en flèche. Cette « revanche des berceaux », comme nous l'appelions à l'époque, était si essentielle à notre survie et à notre épanouissement culturels qu'elle nous rendait parfois un peu excessifs... Mon souvenir le plus lointain date de ma petite enfance, au début des années 1940. Ma mère avait l'habitude de m'emmitoufler dans mon gros carrosse-landau et de m'installer au milieu du parterre, devant la maison, pour y prendre l'air. Il faut dire qu'en ces temps révolus, les risques d'enlèvement étaient minimes, et la peur n'en était pas aussi répandue qu'aujourd'hui. L'affaire de l'enlèvement du bébé de l'aviateur Charles Lindbergh, survenu en 1932, avait bien eu un certain retentissement, mais pas assez, visiblement, pour inquiéter ma mère. De mon landau, j'apercevais, juste en face de chez moi, le chantier de construction de la maison des Vigneault, une famille de Madelinots venue s'établir à Verdun. Je le voyais tous les jours, mais, ce matin-là, il y avait une énorme pelle mécanique qui creusait, une grosse excavatrice dégageant une tonne de vapeur, un monstre suant et grondant, menaçant. Tout petit, j'étais là à regarder la bête dans les yeux, incapable de m'enfuir. Ma mère ne m'entendait pas hurler... Je repense encore parfois au sentiment de solitude que j'éprouvai enfant, ce sentiment d'avoir été laissé seul et de ne pouvoir compter que sur moi-même, que sur la force de mes poumons, pour être entendu. Ce fut peut-être là ma façon de faire mes « vocalises » en préparation de cette carrière qui serait la mienne, de cette vie de crieur public comparable à ceux du Moyen Âge. La petite école duplessiste que je fréquentai par la suite était française et catholique. L'Église du temps était influente ; elle gérait les écoles, les hôpitaux, les bibliothèques et nous accompagnait à toutes les étapes de notre développement collectif, et elle nous certifiait que les protestants, entre autres impies, allaient directement en enfer... Ainsi, à l'école, nous étions « entre nous ». Nous défendions jalousement notre territoire contre l'intrusion des « étranges ». Frileux de l'âme, nous excluions d'emblée les Grecs, les Italiens, les Irlandais, les Portugais et les juifs, pour ne nommer que ceux-là. (Faut-il s'étonner que les immigrants nous aient fait faux bond quand nous leur avons demandé de voter OUI en 1980, puis en 1995 ?...) Malgré ces guerres de tranchées auxquelles je me livrais à l'école, je demeurais tout de même un enfant. À la maison, mes jeux étaient ceints de contraintes, comme ceux de tous les enfants. Depuis le trottoir qu'il m'était interdit de quitter, le théâtre de mes premières observations, c'étaient les façades des bâtiments d'en face. Il y avait toutes sortes de choses de l'autre côté de la rue, dont le local de l'Armée du Salut, fermé depuis 2007. Je devinais bien qu'il ne s'agissait pas d'une véritable armée, mais je ne comprenais pas pour qui et pourquoi ces soldats, tous les dimanches soir, défilaient en jouant de la trompette et des tambours. Ils piquaient ma curiosité et celle de mes copains. Ils nous donnaient envie d'y voir de plus près. La curiosité, mère de découvertes et d'avancées, si elle a motivé la plupart des voyages que j'ai faits au cours de ma vie, m'a d'abord amené à faire un tout petit pas : celui de traverser la rue. Ainsi, le dimanche soir, j'entendais prier et lire la Bible. Avec ma petite bande, nous étions plusieurs à railler et à insulter ces drôles de soldats qui priaient au lieu de faire la guerre. Nous ne savions alors rien de l'oeuvre de l'Armée du Salut. Insouciants et ignorants, nous nous en moquions sans savoir qu'il s'agissait d'un des organismes d'aide humanitaire les plus respectables qui soient... Je réalise aujourd'hui qu'être né à Verdun durant ces années-là m'a déterminé en grande partie. Entre 1900 et l'année de ma naissance, sa population est passée de 2 000 à 60 000 habitants, grâce à l'immigration de nombreux sujets britanniques et à la fertilité des Canadiennes françaises de souche. Il fut un temps où Verdun était anglophone à 60 %. Il en fut un autre où les deux communautés culturelles étaient pratiquement nez à nez. Les deux sociétés « distinctes » de Verdun cohabitaient tant bien que mal, les anglophones, un peu plus riches, ayant choisi de s'établir dans l'ouest de la ville, les francophones, plus pauvres et moins instruits, se regroupant donc dans l'est. Mon père écoutait CJAD, et ses meilleurs amis étaient anglophones. Mon frère Jacques, avant de devenir le plus populaire des animateurs de la radio française, ce qu'il demeura durant près de deux décennies, a été disc-jockey dans une station de radio anglaise de Québec. Pour ma part, les événements de ma jeune vie m'orientaient déjà vers l'amour de la langue française et de nos origines européennes. Dans le cabinet du bon docteur Archambault, à qui j'allai montrer mes premiers boutons d'adolescent, je remarquai un jour un immense tableau représentant Napoléon Bonaparte, l'air renfrogné, à bord du Northumberland qui le déportait à Sainte-Hélène. Je m'en souviens comme si c'était hier. Je n'ai pas compris tout de suite ce sentiment, fort quoique flou, qui m'envahit à la vue de ce visage évocateur. À travers le regard chargé de noblesse, ce grand personnage et l'odyssée fabuleuse qui fut la sienne frappèrent mon imagination. J'ignorais alors, dans mon adolescence insouciante, que ce personnage marquerait mon existence et que ses pas finiraient par guider les miens... Adolescent, j'étais déjà un peu rebelle. Au cinéma, Marlon Brando s'imposait comme une figure dominante, et après avoir assisté à une projection du film The Wild One (L'équipée sauvage), dans lequel Brando interprète un chef de gang de motards, ma bande et moi nous percevions comme des rockeurs, des durs. C'est en me bagarrant avec les Anglos de Verdun, qui abusaient naturellement de leur position de force, que j'ai commencé à devenir le nationaliste que l'on sait. Je me souviens que, lors d'une élection municipale, un candidat francophone colonisé affichait, sur ses pancartes : Let's give a chance to a French Canadian ! Comme aliénation, c'était difficile à battre. Dans les années 1950, Verdun avait beau être la troisième ville en importance au Québec, elle n'arrivait pas à faire vivre sa population. Oh, il y avait bien la Dominion Industries Limited, qu'on appelait familièrement « D.I.L. » et qui, chaque matin, émettait un sifflement strident qui réveillait la moitié de la ville. Cette usine embauchait des femmes pour fabriquer de la poudre à canon. Cependant, la plupart des gens que nous connaissions travaillaient à Montréal, le plus souvent à la Northern Electric et dans le port de Montréal.

Rayons : Littérature générale > Romans & Nouvelles

  • EAN

    9782894855591

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  • Poids

    9 199 Ko

  • Distributeur

    Numilog

  • Support principal

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