Bad & Perfect
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Bad & Perfect

À propos

Extrait En début d’après-midi, je sors de la douche et frotte mes cheveux avec une serviette-éponge. J’aperçois mon reflet dans le miroir embué de la salle de bains et me détaille sans complaisance, conscient de l’examen auquel je serai bientôt soumis en rejoignant la famiglia au resto. Ça va, il me semble qu’on ne peut pas deviner sur mon visage que j’ai peu dormi ces dernières quarante-huit heures et que je souffre encore du jet-lag. Mon portable sonne et j’hésite à répondre, de mauvais poil : il est trop tôt pour être dérangé au téléphone. Mon humeur ne s’améliore pas en voyant le nom de l’appelant. Génial, il me vire du circuit, me renvoie chez moi et, en plus, il rappelle… – Allô ? Mon ton est aussi sympathique que prévu, il gèle en Antarctique quoi. – Nevio, c’est Jack. Typique de mon patron : il est d’une autre époque et semble toujours oublier qu’on en a fini avec le petit suspense quand on décroche. Les années quatre-vingt sont loin, boss. – Quelle surprise… – J’ai parlé avec les patrons et on est tous d’accord : tu es en repos forcé pendant plusieurs semaines, tu restes sur New York et tu te ressaisis ! – Parce qu’en plus de m’avoir demandé de ramasser mes petites affaires et de décoller d’Italie car je t’ai contrarié, maintenant tu veux me punir dans ma chambre ? Papa, c’est trop injuste… Je choisis volontairement le ton geignard d’un ado prépubère, aidé en ça par la fréquentation assidue de mon propre frère, Pepino, pas encore sorti de cette douloureuse période. Mais Jack Avolia, patron de la team Zukaï Motors, semble trouver mon humour assez pourri. – Je suis parfaitement sérieux, crétin ! Si tu te crois drôle, nous, nous n’avons pas envie d’enterrer un pilote tout ça parce qu’il fait la tête brûlée sur un Grand Prix ! T’as fait n’importe quoi à Mugello et je suis furax, alors me gonfle pas ! prévient Jack, menaçant, au cas où je n’ai pas capté l’idée. Je lève les yeux au ciel, truc qu’il déteste et dont je peux enfin abuser maintenant qu’on se parle au téléphone. En fait, je ne m’en prive pas non plus devant lui. Pas que je sois vaguement casse-couilles, non, je suis une crème… Qui je trompe là ? Le portable toujours à l’oreille, je passe dans ma chambre pour trouver un boxer et un jean qui serait à la fois propre et sans déchirure. Autant dire que je pars dans des fouilles archéologiques… Mais il y a une chance sur deux que je finisse par aider au resto et ma mère ne me raterait pas si j’arrivais débraillé. Et une rouste par Sofia Bosco, même à l’heure actuelle où je dois la dominer de quarante centimètres, ça reste douloureux ! Ma maternelle ne rigole pas avec deux sujets : la famille et notre resto, c’est sacré. J’essaie de garder mon calme pour répondre à Jack. Si on part tous les deux dans les tours, c’est mal barré. – Je n’ai même pas quitté la piste, Jack ! J’ai juste failli le faire. Y a une grosse différence. Corto faisait de la merde comme d’hab et, ça aussi, tu le sais. Je ne suis pas le seul à blâmer… J’entends un soupir excédé dans le téléphone et trouve enfin un jean noir, le dernier qui soit propre. – Le MotoGP n’a rien d’un jeu ! rétorque-t-il d’une voix sifflante. Tu sais parfaitement le prix des machines qu’on met à ta disposition, l’image de notre boîte compte; on n’emploie pas des pilotes qui font n’importe quoi, c’est la base. Zukaï est une marque sérieuse qui fait autorité dans l’univers des Grands Prix. Tu dois te montrer plus pro. Les frondeurs, ça ne vaut rien sur une piste. Arrête de… – Rouler des mécaniques ? proposé-je, railleur. Bon, là, je cherche un peu. Clairement, chatouiller un monstre du genre de Jack Avolia quand il est en colère, c’est frôler l’inconscience. Tout moi, quoi… En réalité, lui comme moi savons parfaitement ce qui se joue dans cette discussion. Mais aucun de nous n’est prêt à aborder la vraie raison de son agacement… – Nevio, t’es une foutue tête à claques quand tu veux, crache Jack avant de me raccrocher au nez. J’ai à peine le temps d’enfiler mon boxer, un futal et une chemise noire, que je reçois un SMS. [Je ne vais pas essayer de faire rentrer de force quoi que ce soit dans ta tête dure, Bosco. Reprends-toi ou on finira par te virer de la compète, pour cette année ou de manière définitive. C’est toi qui vois.] Quel rayon de soleil ce mec… Je ne crois pas vraiment à ses menaces : déjà, je suis bon. Il a beau me tomber sans cesse dessus, Jack est une sorte de papa grognon. Il a une carrure d’ours, une grande gueule… En fait, on pourrait penser à mon propre père. Le chef des Bosco est un peu comme ça, même si on le dépasse maintenant en taille et que sa femme est, en réalité, plus effrayante que lui. Chez les Italiens, ceux que je connais en tout cas, c’est souvent la mamma le cœur de la famille. Je quitte mon appart sous les toits d’East Flatbush, un coin de Brooklyn un peu chaud, mais où j’ai mes habitudes depuis que j’ai emménagé dans cet immeuble, un peu par hasard, grâce à un pote. Alessandro a bien tenté de m’en dissuader ou de me pousser à déménager vers un truc plus huppé, maintenant que je pourrais me le permettre, mais je n’en vois pas l’intérêt, pour le peu de temps que je passe chez moi. Surtout que contrairement à ce qu’il craint, personne ne viendrait me cambrioler. Ici, les voleurs n’essaient même pas : ils savent que personne n’a rien qui mérite d’être volé ! La température est encore supportable en ce mois de juin, on est loin des chaleurs étouffantes que peut atteindre New York en été. Enfin, pendant cette saison-là, je suis sur les circuits, donc pas de souci… Normalement, tout du moins… Cette voix qui susurre dans ma tête ne vaut rien d’autre qu’un beau fuck et mérite d’être royalement ignorée ! Ça n’arrivera pas, Jack et les mecs de Zukaï vont se calmer. Je ne suis même pas sorti de piste, j’ai juste un peu poussé ma moto sur le circuit, une petite frayeur, mais j’ai rattrapé à temps, aucun souci. Je ferai le gars repentant au prochain Grand Prix – ou GP pour les intimes –, et… roule. Non, une vanne plate ne mérite jamais d’être oubliée ! De toute façon, jusqu’à présent, je m’en suis toujours sorti. J’ai beau aller plus vite, prendre plus de risques, foncer tête baissée, ça passe. Tant que rien ne freinera ma course, je continuerai ainsi, sûrement jusqu’à trouver le point de rupture...

  • EAN

    9791025738818

  • Disponibilité

    Disponible

  • Action copier/coller

    Non

  • Action imprimer

    Non

  • Partage

    Dans le cadre de la copie privée

  • Nb Partage

    6 appareils

  • Poids

    1 265 Ko

  • Distributeur

    Numilog

  • Support principal

    ebook (ePub)

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