Le Passager Clandestin

  • Un visionnaire qui opposa au capitalisme une utopie concrète : une société écosociale libérée du travail

  • « Changez un arbre en une bûche et il brûlera pour vous, mais il ne portera jamais de fleurs ni de fruits. » Poète, romancier, dramaturge, philosophe mais aussi pédagogue, compositeur et peintre, Rabindranath Tagore (1861-1941) fut le premier prix Nobel de littérature non européen.

    Contemporain de Gandhi, il croyait fermement en la possibilité d'un dialogue entre les cultures, à condition de remettre en cause le destructeur « esprit de la machine » de la civilisation capitaliste occidentale. Il oeuvra jusqu'à son dernier souffle pour l'avènement d'un monde plus juste et harmonieux, fondé sur une existence recentrée sur la nature, la beauté, la spiritualité et la vie locale.

    Mohammed Taleb nous invite ici à découvrir une pensée foncièrement écologiste et décroissante, qui inspira notamment l'écoféministe Vandana Shiva.

  • « Les hommes se reproduisent, non le fer. » Simone Weil (1909-1943) fut une lanceuse d´alerte dont la voix fut recouverte en son temps. Elle nous parvient aujourd´hui alors que les menaces qu´elle avait identifiées s´accomplissent : le système capitaliste est sur le point de se heurter aux limites de notre planète. Aucune existence humaine n´échappant à la nécessité des besoins, ceux conjoints du corps et de l´âme, Simone Weil a tenté de concevoir un projet de civilisation capable d´accorder la tension entre liberté et nécessité. Par son exigence d´une pensée lucide, le refus de la force et de la vitesse, la coopération, la décentralisation, l´amitié et le sens de la beauté, son projet annonce celui de la décroissance. Pour Geneviève Azam et Françoise Valon, son appel à une dissidence ultime doit donc plus que jamais être entendu.

  • « C´est en tant que morts en sursis que nous existons désormais. » Infatigable pourfendeur de la bombe atomique, Günther Anders (1902-1992) qui préférait au titre de philosophe celui de « semeur de panique », a fait des catastrophes de son siècle le point de départ de ses réflexions. Il a analysé le décalage périlleux, provoqué par la société industrielle, entre nos compétences techniques et nos facultés d´imagination. Alors que la technique rend infinie notre capacité de nuisance, notre aptitude à appréhender les conséquences de nos actes s´amoindrit ostensiblement. En soulignant le caractère visionnaire de son oeuvre, Florent Bussy nous rappelle que la peur est un instrument de lucidité et d´adaptation au présent face à l´imminence de catastrophes planétaires.

  • "Et la planète mise au féminin reverdirait pour tous !".

    Écrivaine libertaire et prolifique, militante chevronnée, pionnière du mouvement féministe et de la décroissance, Françoise d'Eaubonne (1920-2005) est à l'origine du concept d'écoféminisme. L'oppression patriarcale des femmes et l'exploitation capitaliste de la planète découleraient des mêmes mécanismes de domination et doivent donc être combattues ensemble.

    Incompris voire tourné en dérision en France, son projet de muter vers une société autogestionnaire, fondée sur l'égalité des sexes, des peuples et la préservation de la nature fait largement écho aux idéaux de la décroissance.

    Caroline Golbldum nous montre la pertinence et l'actualité des idées et modes d'action écoféministes dans un contexte d'urgence climatique.

  • Philosophe mais aussi historien, prêtre « en congé » de l'Église, professeur itinérant et polyglotte, fondateur d'une université libre et sans diplôme, Ivan Illich (1926-2002) fut une figure incontournable des débats intellectuels des années 1970. Implacable critique de la société industrielle, il a démontré qu'au-delà d'un certain seuil, les institutions se révèlent contre-productives et a dénoncé la tyrannie des besoins dictés par la société de consommation.
    Il oppose au productivisme et à la croissance économique indiscutée une ascèse choisie, un mode de vie qui entremêle sobriété, simplicité et générosité.
    Thierry Paquot nous invite à la redécouverte d'une pensée stimulante et anticonformiste qui accompagne aujourd'hui nombre de pratiques alternatives.

  • Philosophe français d'origine grecque, ayant exercé comme psychanalyste pendant de nombreuses années, Cornelius Castoriadis (1922-1997) a développé une pensée qui lie philosophie, anthropologie et politique. Il prônait l'avènement d'une « société autonome » fondée sur la démocratie directe, où tous les citoyens ont une égale possibilité de participer à la législation, au gouvernement, à la juridiction et finalement à l'institution de la société.
    Face à la dictature des marchés financiers et de la concurrence et aux dangers de la technique et du développement « de type occidental-capitaliste », il appelait à une autolimitation afin de fonder une société auto-organisée, frugale, écologique et démocratique.
    À l'heure où les discours sur l'effondrement se font de plus en plus présents, Castoriadis nous rappelle que « face à une catastrophe écologique mondiale [...] l'insertion de la composante écologique dans un projet démocratique radical est indispensable » pour éviter de voir « des régimes autoritaires imposant des restrictions draconiennes à une population affolée et apathique ».

  • Militant et essayiste libertaire, ouvrier syndiqué devenu historien des révolutions, Murray Bookchin (1921-2006) est l'un des premiers penseurs à intégrer la dimension sociale et politique à la question écologique. Pour lui, les rapports de domination engendrés par le capitalisme sont à l'origine de la crise environnementale.

    La force de sa pensée réside dans la proposition du municipalisme libertaire, alternative démocratique à l'État-nation qui appelle au retour à la gestion humaine des affaires publiques et à la prise de décision collective.

    Pour Vincent Gerber et Floréal Romero, le projet profondément humaniste de Bookchin offre des outils pour réinventer la démocratie directe et bâtir une société égalitaire et écologiste.

  • Pourquoi l'entraide est-elle notre unique chance de survie?

    Géographe, naturaliste, explorateur, militant et théoricien du communisme anarchiste, Pierre Kropotkine (1842-1921) s'est insurgé contre la vision d'une société régie par la compétition et la concurrence. Réfutant les théories darwiniennes, il montre que la coopération et la solidarité sont des facteurs essentiels de la survie des espèces.

    Il trace les contours d'une économie par l'entraide qui garantit la satisfaction des besoins, évite le gaspillage et engendre une organisation collective maîtrisable par les individus.

    Renaud Garcia rappelle que les propositions du "princes des anarchistes" restent des pistes d'actualités pour contrer l'idéologie compétitive et le productivisme.

  • Philosophe, mais aussi militante et syndicaliste, Simone Weil n'a eu de cesse de se confronter à la réalité de la société. S'opposant à l'industrialisme qui déracine les travailleurs, elle s'est rapidement montrée très critique à l'égard du progrès technique et des rapports de domination qu'il induit. Elle a décrit le fonctionnement des usines modernes dont elle a vécu directement les effets ; elle a opéré une vive critique de la rationalisation et de la division du travail ; et elle a également dénoncé de manière visionnaire les limites des ressources naturelles, et les dégâts liés à leur exploitation. Face à l'esclavage industriel, et à notre impuissance devant la machine sociale, la bureaucratie et l'État, Simone Weil développe le concept d'enracinement, qui supposerait d'habituer dès le plus jeune âge les enfants à mépriser le rapport de forces. À la grande industrie, à la division du travail, à la subordination de l'ouvrier dans l'entreprise, l'enracinement oppose l'organisation de coopératives, de communautés autonomes, de petites unités de production reliées entre elles. La grandeur des hommes tenant à leur capacité à travailler, Simone Weil réfléchit à changer la nature même du travail.
    Cela signifie que chacun maîtrise le résultat de son travail, jusque dans ses gestes, grâce à des techniques qui soient pensées pour cela, en quelque sorte, des techniques « conviviales » au sens d'Illich.
    L'enracinement s'oppose aussi à la violence de la technique industrielle qui saccage les ressources naturelles, exploite l'énergie à outrance et produit des dégâts irréparables. Simone Weil pointe l'absurdité d'un développement illimité de la production et de la productivité. Sur bien des points, elle anticipe donc clairement les analyses de la décroissance.

  • L'économiste et anthropologue Serge Latouche est l'un des premiers et principaux penseurs de la décroissance aujourd'hui. Dans ce livre, il revient de manière claire et érudite sur un très grand nombre de courants d'idées, d'intellectuels et d'activistes politiques qui ont influencé sa réflexion.
    La décroissance n'a pas la prétention de chercher à construire de toutes pièces une vision entièrement nouvelle de l'organisation de la vie sur terre. Elle vise plutôt à mettre en lumière ce qu'il peut y avoir de convergent entre des approches développées en tout temps, en tous lieux et dans tous les domaines, mais qui ont pour caractéristique commune d'avoir été ignorées ou discréditées a priori par les discours modernes de la productivité, de l'efficacité, de la croissance et du profit.
    La décroissance désigne en premier lieu la rupture avec l'occidentalisation du monde. Elle entraîne donc la réouverture de l'histoire au fond commun universel qu'on appelait traditionnellement « sagesse ». En revenant sur le stoïcisme, l'épicurisme, le cynisme, le taoïsme, le bouddhisme zen, les traditions indienne, africaine, amérindienne et bien d'autres, il s'agit d'abord, explique Latouche, de rappeler que l'humanité, par sa connaissance séculaire de l'homme et de ses passions, n'a pas attendu la démesure extrême de notre époque pour penser la mesure et les conditions de la vie bonne.
    Les précurseurs modernes, quant à eux, développent une critique de la croissance de l'intérieur. Celle-ci s'articule d'abord autour de la lutte contre les méfaits sociaux et politiques de la révolution industrielle, exprimée par des socialistes « utopiques » comme Morris, Fourier, Owen., ou des anarchistes comme Proudhon, Bakounine, Kropotkine. Plus proches de nous, ceux qui, à partir des années 1950, ont vécu l'essor de la société de consommation, l'emprise croissante de la technique et l'aliénation productiviste ont été, dans une large mesure, les fondateurs de l'écologie politique : Ivan Illich, Cornelius Castoriadis, André Gorz, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, François Partant, Nicholas Georgescu-Roegen, etc.
    Enfin, l'ouvrage se penche sur toute une pléiade de quasi-contemporains moins connus (Murray Bookchin, Barry Commoner, Alex Langer.) ou auxquels on ne pense pas parce qu'ils étaient avant tout des écrivains (Léon Tolstoi, Jean Giono, Aldous Huxley ou René Barjavel.).

  • Outre 1984, roman auquel on réduit souvent son oeuvre et sa pensée, George Orwell est aussi l'auteur d'une riche oeuvre critique qui, de chroniques en essais, décortique les mécanismes de la domination, s'inquiète des ravages de l'industrialisation du monde et prend la défense de la vie ordinaire de l'homme de la rue, dans laquelle il voit la possibilité d'une résistance. Inclassable trublion pour les uns, socialiste suspect pour les autres, hérétique pour tous, George Orwell ne transige pas avec les faits pour obtenir la reconnaissance intellectuelle. Aussi l'homme et son oeuvre, qui gênaient tant de son vivant, ne cessent-ils d'embarrasser depuis sa disparition en 1950. Les idoles qu'il cherchait à déboulonner (la fascination du pouvoir et la domination technocratique, le culte de la machine et du progrès) n'ont fait que renforcer leur hégémonie dans les corps et les esprits de nos contemporains.
    Quoi que la critique radicale du totalitarisme soit un élément central de sa pensée, elle ne doit pas nous faire oublier le souci qu'il avait de combattre la marche forcée de la mécanisation du monde. Le souci écologique de George Orwell ne se dément pas tout au long de son oeuvre. Non seulement il a à coeur, sa vie durant, de se rapprocher de la nature où il se sent exister pleinement, mais encore sa pensée nous interpelle constamment sur le saccage de celle-ci par la civilisation industrielle. En fait, Orwell ne sépare jamais sa réflexion sur les conditions qui sont faites à l'homme par cette civilisation, d'une réflexion sur les conditions qui sont faites en même temps à la planète par le productivisme aveugle.

  • Tout au long de sa vie, Charbonneau a analysé les dangers qui résultent, pour la nature et pour la liberté, de ce qu'il appelait la « Grande mue », c'est-à-dire de la montée en puissance accélérée du progrès technique, scientifique et industriel. Certains spécialistes de l'histoire des idées le considèrent comme un précurseur et un des fondateurs de l'écologie politique française. Mais l'oeuvre de Charbonneau ne se réduit pas à une réflexion sur l'écologie politique. Il a eu, dès sa jeunesse, la conviction que son siècle serait en même temps et pour les mêmes raisons celui du totalitarisme et du saccage de la nature. Son oeuvre nous propose une analyse de vaste ampleur [des coûts de la modernisation et des contradictions du monde moderne. Il étudie l'Etat et le totalitarisme, la culture, le travail et les loisirs, les nourritures... du point de vue de l'individu et de son expérience personnelle. Il annonçait dès les années 1930 la crise écologique, l'aggravation de la bureaucratisation de l'existence et la technocratisation de la vie politique. S'il a été un des rares esprits de son temps à avoir vu juste, c'est parce que ses réflexions sur les aspects de l'évolution du monde moderne s'enracinent dans une exigence de liberté et une attention aux conditions concrètes et sensibles de la vie quotidienne.

  • Bien avant d'autres, William Morris, auteur des Nouvelles de nulle part (1890), est parti en guerre contre la civilisation moderne et le capitalisme, sources d'inégalités, d'anéantissement de la noblesse et de la créativité du travail artisanal, de la beauté des objets du quotidien, des milieux urbains et de la nature. Morris incrimine la culture de l'« ersatz », la production au moindre coût, qui est au coeur du capitalisme machiniste dès le XIXe siècle. Une vie sans beauté et sans créativité, dit-il, est une vie d'esclave. La majorité des ouvriers dans les usines y sont condamnés. Morris annonçait en outre le gaspillage provoqué par des productions de mauvaise qualité et le renouvellement constant et artificiel des besoins.
    William Morris a lutté toute sa vie contre cette civilisation inégalitaire et sans âme. D'abord du point de vue pratique, par son entreprise de fabrication d'objets utiles, solides et esthétiques - la William Morris and Co -, où il excellait lui-même dans la création de papiers peints, et qui fut à l'origine de l'Art nouveau. Ensuite comme conférencier de la Socialist League, en s'efforçant de gagner la « bataille culturelle » et de convaincre les ouvriers de lutter contre le capitalisme. Il apparaît comme un véritable précurseur de la décroissance, de la relocalisation de l'économie et de l'autonomie dans le travail. Son oeuvre montre, plusieurs décennies avant l'apparition de la société de consommation et la prise de conscience écologique, les impasses dans lesquelles nous sommes entraînés par le capitalisme... et les moyens d'en sortir.

  • Walter Benjamin se situe à la confluence de plusieurs courants, du romantisme révolutionnaire, du matérialisme historique et de la théologie juive, sans se revendiquer pour autant d'aucune chapelle. Il va audelà de la critique marxiste du capitalisme industriel, y compris celle de ses amis de l'école de Francfort comme Horkheimer ou Adorno. Sa sensibilité, singulière et marginale, le pousse plutôt à percer le rapport au temps, à la mémoire et à l'histoire que déclenchent la technique et la reproduction sériée des objets et des images, annonçant le déferlement productiviste contemporain et la société du spectacle. Dans la première guerre mondiale, Benjamin perçoit le saut anthropologique du basculement du monde vers des techniques de violence de masse. Il décrit la guerre comme une discontinuité inédite de l'histoire, imbriquée dans un progrès technique qui efface les traces et l'unicité. Il y verrait peut-être aussi, aujourd'hui, le seuil de ce que l'on appelle désormais l'anthropocène : « Les hommes en tant qu'espèce sont parvenus depuis des millénaires au terme de leur évolution. Mais l'humanité en tant qu'espèce est encore au début de la sienne ».
    Benjamin a dénoncé l'« effroyable déploiement de la technique » qui plonge les hommes dans une « pauvreté tout à fait nouvelle » qui engendre « une nouvelle espèce de barbarie ». Il fonde toute forme d'émancipation sur la capacité de se détacher de la grande accélération et de visualiser le caractère entropique de la société industrielle. Pour lui, la révolution sera « l'acte par lequel l'humanité qui voyage dans le train tire les freins d'urgence ».

  • Lewis Mumford nous aide à dénoncer les méfaits du « toujours plus » et du « gigantisme » propres au capitalisme actuel, afin de redonner à chacun sa part d'autonomie, indispensable au mieux-être.

    Lewis Mumford se présente comme un « généraliste » heureux de l'être, car cela lui permet d'associer des disciplines opposées, d'enrichir des questionnements inattendus, de contester des interprétations, à ses yeux, unilatérales. Lecteur infatigable, il puise dans ses lectures de quoi nourrir sa curiosité et prendre position. Mumford n'est pas vraiment un activiste, comme on dit aux États-Unis, mais un « intellectuel public », qui n'hésite pas à dénoncer la bombe atomique au lendemain du bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki, l'urbanisme au bulldozer de Robert Moses à New York, les agissements du Président Johnson au Vietnam, etc.

    L'une de ses originalités et de ses forces est, chaque fois, de miser sur l'individu, sa capacité à devenir lui-même, malgré les obstacles de tous ordres. Les « besoins croissants » de ses concitoyens le désespèrent. Mumford possède un incroyable esprit critique, une culture transdisciplinaire et une volonté de changer le monde qui lui permettent d'élaborer de nombreuses alternatives. Il milite pour un régionalisme décentralisé, une ville à « taille humaine », un équilibre entre l'industrie et l'agriculture, et surtout il adhère à cette idée neuve à l'époque d'une démocratie de l'entraide et de la plénitude. Son oeuvre s'inscrit dans le prolongement d'une tradition méconnue de pensée communautaire qui débute avec les oeuvres des géographes anarchistes Pierre Kropotkine et Élisée Reclus. Critique d'une organisation économique qui sacrifie le progrès de l'humanité au perfectionnement des machines, l'auteur revient au souci du bien public, à la recherche d'un équilibre écologique et à la coopération sociale comme base de notre milieu de vie.

    Les auteurs réunis dans cette collection constituent les racines de la pensée politique de la décroissance. L'apport de Mumford à cette pensée est présenté ici par Thierry Paquot ; la seconde partie de l'ouvrage est composée d'extraits qui offrent un accès direct à son oeuvre.

  • Le primat de l'économie doit être remise en cause. C'est ce que Jean Baudrillard avait très bien vu en son temps : dans son ouvrage La société de consommation (1970), référence majeure pour les décroissants, le consumérisme engendre une « paupérisation psychologique », un état d'insatisfaction généralisée qui, dit-il, « définit la société de croissance comme le contraire d'une société d'abondance ».
    Bien que son oeuvre soit multiple et complexe, on ne peut pas dénoncer la société de consommation aujourd'hui sans se référer à ses analyses et il est presque impossible pour les objecteurs de croissance de ne pas reprendre certaines des formules qu'il a employé tant est forte la pertinence de ses intuitions ; les cinq premiers livres de notre auteur qui tournent autour du démontage de la société de croissance pourraient même passer pour un catéchisme de la décroissance.
    Le « style » Baudrillard ne réside pas seulement dans la qualité exceptionnelle de l'écriture, mais aussi dans cette étrange fascination pour le consumérisme qu'il dénonce. Toute l'oeuvre de l'auteur tourne finalement autour du désenchantement mélancolique de la modernité, entre révolte rentrée et résignation ironique.

  • Pour Theodore Roszak, sortir de la crise écologique ne signifie pas proposer une gestion plus efficace et plus rationnelle des « ressources de l'environnement ». Il s'agit d'affirmer la nécessité d'une rupture essentielle avec le fond même de la modernité, du capitalisme et du rationalisme.

    L'un des mérites de Theodore Roszak est de rappeler que le capitalisme tire sa force de sa capacité à produire, à faire consommer, mais aussi à dévoyer, à manipuler les critiques qui lui sont faites. Afin d'éviter cette récupération, les mouvements contestataires qui défendent les idéaux de la paix, de l'écologie et de la justice sociale doivent puiser dans la longue mémoire des peuples, à la recherche des fragments d'histoire, des mythes, des images, des cultures, des expériences qui sont littéralement en rupture avec la modernité techno-industrielle, sa science et son esprit de calcul. Ces mouvements ne libéreront le futur que s'ils décolonisent le passé, en faisant de celui-ci une mémoire vivante.

    Roszak s'intéresse ainsi, notamment, à William Blake, Goethe, les alchimistes, les néoplatoniciens, les poètes de toutes contrées. Pionnier de la « contre-culture » (c'est lui qui forgea l'expression), il approfondit sa pensée dans les années 1990, introduisant la notion d'écopsychologie. À la fois politique et spirituelle, thérapeutique et artistique, et foncièrement anticapitaliste, l'écopsychologie soutient que l'homo oeconomicus est une caricature d'humanité, un humain mutilé car amputé des profondeurs de son être et de ce qui fait sa dignité : son imagination créatrice, son lien social, sa capacité à symboliser, sa conscience visionnaire.

    Les auteurs réunis dans cette collection constituent les racines de la pensée politique de la décroissance. L'apport de Roszak à cette pensée est présenté ici par Mohammed Taleb ; la seconde partie de l'ouvrage est composée d'extraits qui offrent un accès direct à son oeuvre.

  • La pensée de Charles Fourier est une pensée à contremarche. Stimulante par son originalité, elle l'est aussi par ses exagérations, ses extravagances voire par ses contradictions. Sa pensée sociale, nous explique-t-il, est expérimentale, elle doit être testée, appliquée dans la réalité. " Casse-cou utopiste ", comme il dit de lui-même, il ne craint pas d'aller à contre-sens des évidences de son époque. Sa dénonciation des " faux prodiges " de la société industrielle, qui enrichit et appauvrit, " donne les éléments du bonheur mais pas le bonheur " le rattache ainsi vigoureusement à ces précurseurs de la décroissance que fait découvrir cette collection.
    Visionnaire lorsqu'il fait la critique de " l'économisme " qui encourage la spéculation, la banqueroute, " la pléthore " de marchandises ; ou quand il dénonce les dysfonctionnements du commerce, facteur de surproduction et de gaspillage, Fourier a l'intuition - devenue aujourd'hui certitude pour les objecteurs de croissance - que les excès de la production et des échanges génèrent des effets négatifs. Sa pensée non académique et son oeuvre foisonnante s'attachent alors à proposer des substituts à cette organisation sociale et économique défaillante. Sans supprimer propriété et classes sociales, Fourier propose d'autres formes d'associations domestiques, agricoles et industrielles qui sont autant de solutions inédites de vie collective : phalanstère, comptoir communal, canton sociétaire..., et qui visent à retrouver autonomie et rationalité dans les circuits de production et de consommation... comme le préconise la décroissance.

  • L'économiste agraire Alexandre Chayanov (1888-1937), loyal soutien de la transition vers le socialisme fusillé pour ses idées par la police politique soviétique en 1937, a jeté les bases d'une étude rigoureuse de l'économie paysanne familiale. Encore largement à l'oeuvre dans l'agriculture de subsistance des pays du Sud, celle-ci figure aussi dans les déclarations de nombreux paysans en lutte contre le développement des grandes exploitations agro-industrielles.
    En présentant le fonctionnement d'une économie dénuée des catégories de base du capitalisme (salaire, intérêt, rente, profit) et fondée sur le sens populaire des équilibres, des échelles pertinentes de production et de l'autonomie locale, l'oeuvre de Chayanov permet de combattre l'imaginaire de l'homo economicus. Sa réflexion sur l'extension coopérative de cette économie offre en outre de solides points d'appui à la réorganisation de la production agricole dans les sociétés de l'après-croissance.

  • La pensée d'André Gorz (1923-2007) fournit une contribution majeure à la théorie de la décroissance. Son existentialisme et sa relecture critique de Marx débouchent sur l'utopie concrète d'une société où les " producteurs associés " retrouveraient la maîtrise de leurs outils, des usages et de leur consommation tout en préservant la qualité du " monde vécu " contre sa destruction par les puissances privées.

    Réduction massive du temps de travail, sortie du salariat, défense des " communs " et promotion des échanges non marchands, construction d'une société du temps libéré et non du loisir, tels sont les aspects centraux de l'écosocialisme de Gorz. Autant d'outils, explique Françoise Gollain, pour préparer la " sortie civilisée " d'un capitalisme dont le dépassement serait déjà amorcé.

  • Dès le départ du mouvement de la décroissance, Jacques Ellul en a été considéré comme l'un des principaux précurseurs, bien qu'il n'ait jamais employé le mot. Sa critique de la démesure technicienne et son analyse du « totalitarisme technicien » constituent des pièces maîtresses du projet de la décroissance. Certaines des conséquences tirées de cette critique de la technique, comme la nécessaire réduction du temps de travail, recoupent et alimentent les propositions concrètes des objecteurs de croissance.
    Sur le plan théorique, la pensée de la décroissance peut aussi puiser abondamment dans ses innombrables écrits non consacrés à la technique (articles, chroniques, ouvrages et cours), où Ellul dénonce en maints endroits et avec la plus grande fermeté la démesure de la société occidentale, la croissance et le développement.
    Cependant, la pensée du maître bordelais, qui a embrassé tant de domaines de la théologie à la politique, ne se réduit pas à la décroissance.
    Ce livre s'attache donc aussi à signaler, à côté de convergences importantes soulignées déjà par plusieurs auteurs, des divergences qui nuancent la légitimité du rapprochement entre les idées de Jacques Ellul et celles des objecteurs de croissance. On complétera ainsi l'éloquente formule empruntée par l'écologie politique à Ellul (« penser globalement, agir localement »), par son pendant à « l'ère de l'anthropocène » : « penser localement, agir globalement ».

  • À juste titre, le grand public connaît et admire en Léon Tolstoï l'immense écrivain, maître de la littérature mondiale et auteur des chefs d'oeuvre Guerre et Paix (1869) et Anna Karénine (1877). Dans les années qui suivirent la parution de son second grand roman, au terme d'un pénible retour sur soi, il renoua avec un christianisme purifié de ses mystères et de ses superstitions, pour en extraire les principes de la non-résistance au mal par la violence qui influencèrent grandement Gandhi.
    Écrivain et sage au rayonnement international, Tolstoï révèle cependant encore un autre visage, méconnu. À travers ses très nombreux pamphlets consacrés à la question sociale, qui occupent une très large part de ses écrits à partir du milieu des années 1880, on peut en effet largement l'envisager comme un précurseur de la décroissance. Sur des questions qui sont au coeur de la pensée sociale de la décroissance, telles que le sens du travail, l'utilité de la production, la satisfaction des besoins, la marchandisation des biens communs - et, au premier chef, de la terre -, la place des innovations techniques dans la société, la définition de la culture, le rapport entre la ville et la campagne, et enfin la notion de progrès, Tolstoï a en effet une vision cohérente. Si son discours verse parfois dans la déploration, sa défense d'un socialisme agrarien à égale distance du productivisme aveugle des libéraux et des marxistes demeure précieuse et mérite d'être redécouverte.

  • Quel rapport entre des députés écologistes qui ne rêvent que de participer au gouvernement et des jeunes zadistes qui résistent dans la boue aux pelleteuses qui tentent de raser le bocage nantais pour construire un aéroport ? Comment penser l'évolution de l'écologie politique trente ans après la candidature de René Dumont ? Un contemporain de ce dernier, décédé en novembre 2014, Serge Moscovici, permet de réfléchir à cette nature de l'écologie. Psycho-sociologue, ayant participé à la création du mouvement écologiste à la fin des années 1970, il pense l'écologie comme une minorité active. Ses réflexions sur les mouvements des jeunes, des étudiants, des femmes... et l'écologie naissante, entre communautés de vie, manifs à vélo et coopératives bio, permettent de penser l'intérêt et la spécificité des zadistes, des expériences de sobriété volontaire, de la transition, tous ces mouvements qui font vivre de manière radicale l'écologie et la décroissance.
    A contrario, sa pensée montre les limites des participations au jeu politique classique, qui font passer l'écologie de minorité active à une inefficace position de « petit dans la cours des grands ». Audelà, la pensée de Serge Moscovici est une réflexion sur l'existence des mouvements minoritaires dans l'histoire.
    Des sceptiques grecs au socialisme de Fourier, ces mouvements hétérodoxes refusent la domestication de la nature et de l'humain, la séparation artificielle entre l'humain et le naturel et ont tenté de les subvertir.
    Les auteurs réunis dans cette collection constituent les racines de la pensée politique de la décroissance.
    L'apport de Serge Moscovici à cette pensée est présenté ici par Stéphane Lavignotte ; la seconde partie de l'ouvrage est composée d'extraits qui offrent un accès direct à son oeuvre.

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