Prairies Ordinaires

  • Partant du principe qu'« on ne naît pas groupe, on le devient », David Vercauteren examine dans ce livre les conditions de possibilité d'un véritable fonctionnement collectif des groupes militants. Il se dégage ainsi de la problématique macropolitique qui a dominé jusqu'à présent pour se focaliser sur les aspects micropolitiques de groupes envisagés comme des écosystèmes. La question n'est plus : quelle est la finalité d'un groupe, son objet ou son domaine d'intervention ? mais : quel est son impensé ? Comment peut-il dépasser blocages internes et replis identitaires pour renouveler ses usages, savoirs et pratiques ? Et comment peut-il développer une « culture des précédents », une mémoire des réussites et des échecs passés, tout en maintenant intacte l'envie d'expérimenter et de produire des formes inédites ?

    À travers une série de « situations-problèmes », qui sont autant d'outils pratiques, ce livre invite les militants à envisager de nouvelles formes d'organisation politique. Mais avant tout, il s'adresse à tout lecteur soucieux de sortir des habitudes psychologisantes et individualisantes dans lesquelles la raison néolibérale voudrait aujourd'hui nous enfermer.

  • Design & crime

    Hal Foster

    Attention à vos désirs, ils pourraient bien se réaliser sous une forme cauchemardesque - telle est selon Hal Foster la morale qui domine notre époque. Design & Crime, reprenant un siècle après le titre de la célèbre diatribe de l'architecte Adolf Loos (« Ornement et crime »), part de ce constat : que la postmodernité a bien accompli le rêve moderne d'une dissolution de l'art dans la vie, mais sous la forme aliénée d'une « indistinction » entre l'art et le design - entendons, entre l'oeuvre et la forme-marchandise. Ce qu'il advient alors de la culture quand elle se trouve ainsi placée sous le signe du marketing et du spectaculaire est précisément l'objet de ce livre.
    Interrogeant tour à tour l'architecture, le musée, l'histoire de l'art, la critique et l'esthétique contemporaine, Hal Foster procède par repérages des antinomies propres à la culture postmoderne (art noble et culture populaire, provocation et compromission, exposition et réification, spectralité et traumatisme). La force de son livre est moins de prétendre les résoudre que de montrer qu'elles conditionnent les modalités du discours critique, les catégories par lesquelles nous pensons le présent. Il ne s'agit pas de « réanimer le cadavre » (celui de la modernité), mais de diagnostiquer le vivant, fût-il mal en point...

  • À la confluence de l'histoire de l'art, de l'esthétique, de la théorie littéraire et des cultural studies, une discipline proprement « inouïe » a vu le jour outre-Atlantique : les visual studies, dont W. J. T. Mitchell est l'un des principaux instigateurs. Avec Iconologie, il nous pousse à considérer que l'image participe de l'intégralité de la sphère sociale, empreint toute discipline, de la littérature aux sciences, et toute politique, de l'image-making des politiciens à leurs discours - de la « fabrication d'une certaine image » à « l'art de faire croire à la réalité de cette image », disait Hannah Arendt.
    Mitchell interroge à la fois la force du discours porté sur les images ou instrumentalisant les images et la performativité de ces discours sur le visible. Ses relectures de Burke, Lessing ou Marx montrent que l'image est le siège d'un pouvoir spécifique, attisant les conflits entre iconophiles et iconoclastes : l'image se mue en fétiche, objet d'orgueil et de vénération, ou devient signe d'un « autre » racial, social ou sexuel, objet d'aversion et de peur.
    À la recherche d'une théorie critique qui ne se satisferait pas des commodités de l'iconoclasme, Mitchell s'attelle à une déconstruction des idéologies de l'image, une déconstruction qui va jusqu'à reconsidérer l'idée même d'« idéologie ». D'autre part, si l'historicité du regard avait pu être prise en compte par l'histoire de l'art dès le xixe siècle, et si l'on ne saurait aujourd'hui faire l'impasse sur la construction sociale du regard, l'idée d'une construction visuelle de l'idéologie, de la philosophie, du langage et du social en son entier restait à formuler.

  • La singularité du parcours de Jean-Luc Godard tient au fait de n'avoir jamais abandonné le cinéma et l'art à un utilitarisme militant, même au moment où il a engagé son travail au service des politiques d'émancipation.
    Loin d'une approche biographique, David Faroult cherche à fournir des outils pour rendre maniables les tâtonnements de cette recherche pratique, parfois datés même quand ils continuent de paraître neufs. Pour cela, il fallait historiciser les films ainsi que les propos tenus dedans ou autour, démêler autant que possible la part des contingences qui les déterminent, tenter d'y repérer les inventions esthétiques et leurs sources : un tel programme veut contribuer à leur usage critique par celles et ceux qui y puiseront de quoi orienter leurs propres pensées et pratiques artistiques. Lectrice et lecteur y trouveront aussi de quoi satisfaire leur curiosité sur une période peu étudiée et mal documentée du parcours de Jean-Luc Godard, dont l'esquive a peut-être rendu moins lisibles les périodes suivantes.
    Avec cinquante ans de recul, que reste-t-il de fécond des tentatives conduites par Jean-Luc Godard autour de l'ébranlement de 1968 pour inventer un cinéma politique ? Qu'est-ce qui, de ces expériences, est manifestement obsolète ? Qu'est-ce qui demeure un héritage fertile pour d'autres conjonctures ?
    Outre une étude détaillée qui cherche à démêler ces questions pour aujourd'hui, ce volume fournit des documents totalement inédits ou jamais traduits en français, des instruments de travail sur les films (séquenciers, sources, matériaux) ainsi qu'un cahier de photos étayant certaines descriptions et analyses.

  • Ce livre ambitieux, écrit par trois géographes, deux sociologues et un politiste, propose une nouvelle approche globale de la gentrification, en rupture avec une perception simpliste de ce phénomène : celle d'une guerre opposant les classes moyennes et supérieures, les « bobos », les « hipsters » ou la « petite bourgeoisie intellectuelle » aux populations ouvrières ou pauvres des centres-villes.
    Si l'ouvrage entend mettre en évidence la très grande variété des rythmes, des acteurs et des formes de la gentrification, il se donne aussi pour but d'identifier ses invariants. À travers l'étude empirique des transformations de quartiers centraux dans plusieurs villes européennes, il tente de saisir théoriquement ce qui fait l'« ADN » de la gentrification : un rapport social d'appropriation de l'espace mettant aux prises des acteurs et des groupes inégalement dotés.
    Gentrifications examine ainsi la place des groupes sociaux dans la ville, leur concurrence pour l'appropriation de l'espace, les infrastructures que leur offrent acteurs économiques ou politiques, ce qui se joue dans les rapports sociaux quotidiens, mais aussi la grande variété de ces rapports sociaux, qui sont ancrés dans des contextes historiques, géographiques, politiques précis et s'incarnent dans des bâtiments, des populations, des pratiques, des images, des politiques, des esthétiques, des rythmes à chaque fois spécifiques.
    L'approche adoptée s'inscrit en outre dans le temps long du changement urbain : on ne peut se contenter de saisir les mutations au moment où elles deviennent visibles dans l'espace public. La gentrification émerge progressivement, au croisement des trajectoires de villes, de quartiers, de politiques, de dynamiques commerciales et d'habitants, trajectoires qu'il faut saisir dans leur totalité pour en comprendre les effets sociaux et spatiaux.

  • À quoi tient aujourd'hui la légitimité de la prison ? On serait tenté de dire : à peu de chose, à l'illusion que la prison est perfectible, envers et contre tout. Il y a longtemps pourtant que la faillite de l'utopie pénitentiaire n'est plus un secret pour personne. Elle était, à vrai dire, considérée comme acquise dès le milieu du xixe siècle.
    Depuis, le procès de la prison en général a été maintes fois instruit.
    Est-ce à dire que le bien-fondé de la prison ne se définit plus qu'en négatif, comme un « mal nécessaire » replié sur sa seule fonction sécuritaire ? Pas tout à fait. Les principes et valeurs censés guider nos « États de droit » imposent de ne pas abandonner le discours de la réhabilitation, de la réinsertion. Ce discours nourrit un mythe tenace : celui d'une « bonne » prison, d'une prison vertueuse, enfin conforme à ses ambitions affichées une fois trouvés le bon agencement architectural et les règles de fonctionnement adéquates. Ici et là se créent toujours de tels établissements modèles, portés par l'espoir que cette fois, c'est la bonne, comme si jusque-là on n'avait pas vraiment essayé, par manque de moyens, de volonté ou d'imagination. C'est mal connaître une histoire, jalonnée de tentatives novatrices et parfois grandioses, qui donne toutes les raisons d'en douter.
    Pour le montrer, ce livre propose une vaste mise en perspective dans le temps et l'espace. Il effectue un périple qui, de la matrice du Panopticon benthamien jusqu'à nos jours, conduit d'un continent à un autre en revenant sur les expériences les plus notables. Chacune, à sa manière, semble se solder par un échec intégral et définitif. Mais ce serait se leurrer sur le rôle des prisons modèles que d'en rester là. Leur raison d'être se situe ailleurs : par un renversement de perspective, ce livre montre qu'elles ont pour fonction de légitimer les prisons tout court.

  • Des années 1960 à sa mort, en 2010, la question stratégique a été au coeur de la réflexion de Daniel Bensaïd. La brochure Stratégie et parti, publiée en 1986, proposait de faire le bilan d'un siècle d'expériences révolutionnaires, dans une période marquée par un fort recul du mouvement ouvrier, et où la perspective d'une crise révolutionnaire semblait de plus en plus lointaine. Ce bilan n'avait rien de nostalgique mais se voulait la première étape d'une relance : « on ne peut recommencer que si on digère notre histoire. Même si on a tourné la page et changé de chapitre, on est quand même dans le même livre. » Maintenir un horizon stratégique, c'était refuser de s'enfermer dans le défaitisme ou dans la résistance au jour le jour.
    Bensaïd convoque donc, avec son brio et son esprit de synthèse habituels, Lénine, Kautsky, Luxemburg, Trostsky, Mao, Andreu Nin ou encore André Gorz, et passe en revue des expériences diverses, de la Russie à l'Allemagne, de l'Argentine à la France, du Chili à l'Espagne, en identifiant les continuités et les ruptures qu'ont connues les différents courants révolutionnaires. Il s'agit de cerner au plus près les différents moments et contextes dans lesquels les révolutionnaires ont mis leurs hypothèses à l'épreuve de la réalité, parfois pour le meilleur et souvent pour le pire. Au cours de cet exposé pédagogique, il présente un marxisme vivant, nourri des luttes sociales et politiques réelles.
    À l'heure où l'on voit réapparaître à gauche des débats sur la démocratie (représentative ou directe ?), l'organisation (la forme parti est-elle dépassée ?) et le pouvoir politique (faut-il construire une alternative en marge de l'État ou bien aspirer à conquérir l'appareil d'État ?), il nous semblait nécessaire de rendre à nouveau disponible ce petit ouvrage. Ugo Palheta et Julien Salingue ont rédigé pour cette occasion un long texte introductif, qui revient sur la place de la stratégie dans la pensée de Bensaïd et esquisse des pistes pour la gauche radicale contemporaine.

  • Michel Foucault n'a pas la réputation d'être un théoricien de l'État, et pour cause : il a implacablement critiqué les grandes théories de l'État, qu'elles soient philosophiques, marxistes ou juridiques. Contre l'assimilation de la politique à l'État, il entendait analyser les « micro-pouvoirs » là où ils s'exercent - dans l'école, la prison, la caserne, l'usine, la sexualité, la clinique, l'asile, etc. Cet ouvrage ambitieux veut lire Foucault contre Foucault et montrer que ses travaux des années 1970 (en particulier les cours au Collège de France) sont indispensables pour repenser, aujourd'hui, la question de l'État.
    Il existe bel et bien une théorie foucaldienne de l'État. Bien qu'elle ne soit ni systématique ni achevée, il est possible de la reconstituer tant à partir de la fabuleuse richesse historique et conceptuelle des textes de Foucault qu'en l'obligeant à dialoguer avec de grandes entreprises voisines, venues de la philosophie et des sciences sociales : le marxisme (Althusser, E. P. Thompson, Poulantzas), Max Weber, Norbert Elias ou Pierre Bourdieu, mais aussi E. Kantorowicz, Carl Schmitt ou P. Legendre.
    La généalogie est compatible avec la sociologie, que Foucault tendait à mettre à distance. Les concepts de pouvoir, biopolitique, discipline, pastorale, gouvernementalité, libéralisme ne sont pas autre chose que des outils pour saisir « l'étatisation des rapports de pouvoir », ou les processus de monopolisation politique qui, de la Renaissance à nos jours, sont au principe de nos prétendus Léviathans en Europe. L'État ? Non pas le plus froid de tous les monstres froids, non pas seulement un grand appareil répressif, mais l'effet et l'opérateur de gouvernementalités multiples, de rationalités hétérogènes, de dispositifs variés : tantôt souveraineté fragile et hésitante, tantôt bureaucratie libérale et bienveillante, tantôt parti-État totalitaire. Un rapprochement avec la sociologie historique montrera les limites comme l'originalité de l'approche foucaldienne, sur la question de la concentration du pouvoir, du rôle des luttes dans la construction de l'État, ou encore de ses origines religieuses.
    Ceci n'est donc pas un nouveau livre sur Foucault. C'est un livre sur l'État et la possibilité toujours vivante d'en faire une théorie, retrempée dans l'eau acide de la généalogie, en engageant une discussion critique avec sa contribution, en déplaçant ou complétant certains de ses développements et en tirant, au bout du chemin, quelques leçons politiques de ce grand inactuel.

  • La première bombe aérienne fut larguée d'un avion italien sur une oasis lybienne en 1911 et, dans l'entre-deuxguerres, le police bombing faisait partie de l'arsenal de toutes les puissances coloniales. Le gouvernement du ciel est le premier livre à proposer une approche réellement globale de l'histoire des bombardements, c'est-àdire à donner une place fondatrice aux guerres coloniales, jusqu'alors vues comme « répétitions générales » des guerres entre les États-nations du centre. L'ouvrage parcourt un siècle d'histoire, des premiers bombardements aux frappes ciblées des drones de Barack Obama, en passant bien sûr par les deux guerres mondiales.
    Mais il s'agit aussi d'un ouvrage de philosophie politique : la guerre aérienne a donné lieu à un brouillage des frontières entre guerre et paix, brouillage qui constitue un symptôme de la « démocratisation » de la guerre.
    Les actions guerrières ne visent plus les formes armées d'un État mais le peuple même. Toutefois, ce mot désigne-t-il le souverain collectif ou le bas peuple ? Il est significatif que les deux acceptions se rejoignent et que la classe ouvrière - cible privilégiée des bombardements en Europe - tende à coïncider avec le souverain collectif. La guerre nationale dissimule une guerre de classes. Ainsi s'enclenche un mouvement politique vers une « gouvernance mondiale » qui remplace les rapports de guerre et de paix entre les peuples par des actions de police globales dont les frappes aériennes sont l'exemple le plus fréquent et le plus abouti.

  • Cet ouvrage tente de formuler une théorie de la société et de l'histoire modernes visant à identifier la nature du néolibéralisme et son impact sur les conditions d'existence, les pratiques et les perspectives des êtres humains d'aujourd'hui.
    Les grands débats de société, depuis plusieurs siècles, ont eu pour pivot la relation entre marché et organisation.
    Marx aborde le capitalisme en termes de structure, comme l'instrumentalisation du marché, de la rationalité marchande, par la marchandisation de la force de travail. Mais c'est en termes de tendance historique de cette structure concurrentielle, qu'il en vient à l'organisation, traitée à partir du développement de la grande entreprise. Il la décrypte comme une autre sorte de rationalité, aujourd'hui entre les mains des capitalistes, mais qui finira par leur échapper et fournira, après l'abolition de la propriété privée et du marché, le tissu même du socialisme. On reconnaît là le noyau dur du grand mythe émancipateur du xxe siècle.
    La théorie de Marx comporte deux insuffisances. D'abord, l'analyse du pouvoir. La lutte de classe est une lutte entre trois pôles, et non pas deux : la classe populaire, la classe dirigeante, et la classe capitaliste. Ensuite, celle du territoire. Comprendre les « régimes d'hégémonie », affirme Jacques Bidet, c'est comprendre comment le jeu de luttes et d'alliances entre ces trois pôles s'articule avec le système-monde. La théorie proposée ici fait tenir tout ensemble des concepts venus notamment de Marx, Gramsci, Foucault et des recherches sur la globalisation. Elle nous permet de situer le néolibéralisme dans un ensemble de régimes d'hégémonie, d'analyser finement son fonctionnement et de voir qu'il ne constitue pas l'horizon de la postmodernité, mais le point de départ d'une modernité « ultime ».

  • Depuis les années 1970, les économies riches ont connu un développement accéléré des opérations financières.
    La crise de 2007-2008 et la longue récession dans laquelle l'économie mondiale est engluée depuis ont brutalement exposé le coût économique et social exorbitant de cette financiarisation. Pourtant, rien n'indique que nos sociétés soient en train de s'émanciper de l'emprise de la finance. Les velléités de réglementation se sont cantonnées à la remise en cause d'innovations financières parmi les plus récentes, sans toucher aux rapports entre la finance et les autres sphères économiques tels qu'ils se sont noués au cours des dernières décennies. Il y a là une résilience qui doit être expliquée : la financiarisation n'est pas un épiphénomène, elle touche au coeur de l'organisation du capitalisme contemporain. L'hypothèse qui sous-tend cet ouvrage est qu'elle constitue le produit de contradictions économiques, sociales et politiques qui restent irrésolues.
    Comme l'écrit joliment Fernand Braudel, la financiarisation, « c'est le signe de l'automne ».
    L'auteur construit un cadre théorique pour interpréter les racines de ce phénomène, les tensions qu'il génère, ainsi que les solutions temporaires qu'il a apportées aux contradictions de l'accumulation. Il examine les principales explications dont la financiarisation a fait l'objet : s'agit-il d'une déviation perverse par rapport à une dynamique capitaliste brimée et déstabilisée par des politiques réglementaires, budgétaires et monétaires inappropriées ? Ou doit-on la considérer comme une traduction pathologique de dysfonctions systémiques ?
    L'éruption financière ne serait alors que la manifestation d'un épuisement du capitalisme dont pourrait témoigner la succession de crises de plus en plus violentes que le monde a connues depuis le début des années 1980.
    Le propos est pessimiste. Si la financiarisation est le signe de l'automne, elle est déjà lourde des frimas de l'hiver. La sophistication financière a permis un temps de masquer la déconnexion croissante entre l'épuisement de la dynamique productive, les exigences du capital et les aspirations des populations mais la crise de 2007- 2008 a fait tomber le voile, mettant à nu la grande régression dans laquelle nous sommes engagés. Pour interrompre la transition en cours vers un postcapitalisme prédateur, le pouvoir de la finance doit être brisé.
    L'ouvrage se conclut sur des propositions de politiques économiques qui rendraient possible une bifurcation émancipatrice.

  • Le capitalisme, en tant que système social, ajoute la dépossession politique à la dépossession économique.
    Mais dans les régimes qui se veulent démocratiques, ces deux formes de dépossession sont accompagnées d'une troisième : la dépossession médiatique. C'est à cette condition que la dissémination de l'idéologie néolibérale, l'hégémonie culturelle, le contrôle de l'espace public, la définition de la réalité légitime sous forme d'actualité, d'un mot : le monopole du spectacle, reviennent constamment dans les mains des classes dominantes. Cette circulation autoritaire du discours s'appuie sur un dispositif médiatique particulier, les médias verticaux - télévision, radio, presse écrite -, qui induisent un récepteur passif, séparé, et qui dans leur grande majorité appartiennent désormais au capital financier, dont ils sont à la fois le murmure et la filiale.
    La révolution numérique et la massification du web social ont provoqué comme une dépression dans cette concentration du pouvoir discursif : ils permettent à la société de se médiatiser elle-même, ouvrent des latitudes à une information alternative, desserrent les frontières de l'espace public et encouragent de nouvelles formes de militantisme. Un ressaut démocratique, en somme. Sans se faire d'illusions sur les possibilités politiques offertes par le Web 2.0, il n'en demeure pas moins indispensable de défendre la neutralité du Net - libre accès au réseau et libre circulation des contenus - contre ses contempteurs acharnés, dont la riposte se fait chaque jour plus brutale. Bien qu'Internet reste relativement difficile à contrôler, il serait illusoire de penser que ses ressources internes suffiront : l'ensemble des droits « numériques » doivent être constitutionnalisés et la gestion des infrastructures de télécommunications revenir dans le giron des services publics. C'est là, aux yeux de l'auteur, l'une des conditions pour renouer avec la souveraineté populaire.

  • Sur commande
  • Dialectique hégélienne ? Les Années Rouges, qui réunit pour la première fois ces trois ouvrages, propose de revenir sur ce moment méconnu de la carrière de Badiou. À présent que l'auteur est pleinement entré dans l'histoire de la philosophie, il convenait de combler une lacune en permettant aux lecteurs contemporains de comprendre la trajectoire qui l'a conduit du Concept de modèle à l'élaboration de Théorie du sujet.
    Mais il s'agissait surtout de montrer que, dans oeuvre de Badiou, la polémique n'a jamais été séparable de la philosophie et travaille la philosophie de l'intérieur. La pérennité du maoïsme réside sans doute ici : dans un engagement de la philosophie au présent, visant à en dégager la nouveauté et les lignes de fracture. A l'opposé des divers retours de la philosophie politique qui ont dominé les dernières décennies, Badiou montre que la philosophie, y compris la plus spéculative et la plus métaphysique, est en soi politique.
    Revenir sur les années rouges et le moment maoïste, c'est donc aussi renouer avec un geste, réactiver une époque que les défenseurs de l'ordre néolibéral auraient préféré ne voir jamais reparaître.

  • Ecrit peu après la chute du Mur et initialement paru à l'automne 1990, cet ouvrage marque un point d'inflexion majeur dans le parcours tant théorique que politique de Daniel Bensaïd.
    Jusque-là absente du corpus du philosophe et dirigeant de la LCR, la pensée de Walter Benjamin s'est alors imposée à lui. Elle lui a fourni les points d'appui nécessaires à la réélaboration d'une pensée révolutionnaire et stratégique en période de défaite, au moment où le néolibéralisme hurlait au monde sa propre nécessité et annonçait imprudemment la fin de l'histoire. Il fallait rompre, alors, avec la vulgate positiviste marxiste, qui ne voyait dans l'histoire que la mécanique inexorable du Progrès.
    Cette conception téléologique avait déjà fait bien des dégâts (très tôt perçus, en plein cauchemar des années 1930, par Benjamin) ; elle avait été en partie responsable de l'apathie des classes subalternes et de la bureaucratisation " communiste ". Elle était, au début des années 1990, parfaitement homogène au triomphe autoproclamé des " démocraties occidentales ". Il fallait donc, avec Benjamin, revendiquer à nouveau la charge explosive du messianisme juif, s'ouvrir à la théologie et à l'événement, et se tourner vers les vaincus de l'histoire pour les réintégrer aux forces de la révolution à venir.
    Aujourd'hui, autant sinon plus qu'il y a vingt ans, ce livre de Daniel Bensaïd, en réhabilitant un Walter Benjamin politique (plutôt qu'esthète ou critique comme on le présentait alors), nous encourage à guetter le moment où la bifurcation révolutionnaire devient possible, à devenir, à notre tour, des sentinelles messianiques.

  • Désormais délestée de son autorité, à la portée de tous, la critique se cherche une nouvelle légitimité dans le monde 2.0, où chacun se livre à la compétition des goûts et à la passion des hit-parades.
    En examinant d'un point de vue à la fois phénoménologique et pragmatique pourquoi la critique du goût n'est pas un supplément à l'expérience esthétique mais en est proprement constitutive, cet essai tente, par des exemples pratiques et avec Schiller, Hume ou Dewey de dégager des éléments de méthode pour partager notre « pulsion » critique sous l'horizon d'une communauté différentielle. Il s'agit donc de mettre à nu ce qu'on appelle « goût » en vue de mieux communiquer notre expérience du monde et d'établir des principes critiques au-delà du seul domaine de l'esthétique.
    Où l'on verra qu'une « bonne » critique est toujours créative et qu'au contraire de l'évaluation des performances qui règne dans l'ordre néolibéral, son rôle politique est d'ajourner infiniment la conclusion, c'est-à-dire la condamnation.

  • Le procès de Nuremberg (1945-1946) est devenu un symbole, celui d'un grand événement de justice internationale qui a permis d'affirmer que l'idéologie nazie en action ne devait pas rester impunie, qu'elle relevait d'une nouvelle incrimination : le crime contre l'humanité.
    Alors que l'historiographie de Nuremberg est avant tout anglo-saxonne, le travail d'Antonin Tisseron met la focale sur la France. Il montre notamment l'étendue de l'impréparation de la délégation française. Elle arrive sans documents, ne comprend pas les logiques du droit anglo-saxon, refuse la notion de crime contre l'humanité. Tatillonne, elle ennuie même les autres acteurs du procès. Et pourtant, elle joue un rôle important en inscrivant le procès dans une tradition humaniste remontant aux Lumières. Elle fait venir des témoins à la barre, quand les Anglo-Saxons ne jurent - ou presque - que par les documents écrits : Marie-Claude Vaillant-Couturier impressionne en évoquant les camps et la destruction des juifs. Enfin, elle tient à montrer que les nazis ne peuvent se soustraire à leur responsabilité.
    Si le procès de Nuremberg est un moment judiciaire, il s'inscrit dans une histoire plus vaste. Antonin Tisseron nous rappelle que ce n'est nullement l'évidence qui a permis à cette justice d'exister mais un long travail de tractations politico-juridiques entre les Alliés dans lequel les Français de Londres ont joué un rôle central. De même, le procès de Nuremberg est un espoir pour ses défenseurs, avant d'être emporté par la guerre froide et la décolonisation, deux événements qui font basculer dans l'ombre un verdict devenu inutile voire menaçant.
    En ce temps où le devenir victimaire généralisé conduirait à plaindre ceux-là mêmes qui acquiescent au pire, où la justice internationale reste un objet en construction, le procès de Nuremberg a des enseignements à nous livrer. Loin d'être seulement un moment d'histoire, la contribution française est une invitation à réfléchir sur l'engagement et la responsabilité, sur ce qui fonde l'humanité et la société, et sur la difficile élaboration d'une justice internationale.

    Sur commande
  • La réédition de ce "classique" des théories critiques et du marxisme, dont la première édition remonte à 1978, s'inscrit dans les débats actuels concernant la crise du néolibéralisme, et du capitalisme en général. L'actualité de Poulantzas est grande en cette période. Le lire aujourd'hui permet de comprendre que la crise a des racines anciennes, dans la structure des sociétés occidentales de l'après-guerre. Plus la crise économique s'approfondit, affirme Poulantzas, et plus le système devient autoritaire au plan politique. C'est ce qu'il appelle l' "étatisme autoritaire » qui caractérise nos sociétés, et que l'on constate aujourd'hui dans le cas de l'Union européenne, où des décisions affectant des millions de personnes sont prises hors de tout contrôle populaire. Poulantzas définit l'État capitaliste, son principal objet d'investigation dans cet ouvrage, comme la "condensation d'un rapport de force entre classes sociales". Il montre que la seule alternative possible à ce système est le "socialisme démocratique", à savoir un socialisme qui dépasse le capitalisme sans pour autant sacrifier les libertés publiques.
    Avec Michel Foucault, Gilles Deleuze, et Louis Althusser, auteurs dont il discute les thèses dans cet ouvrage, Nicos Poulantzas compte parmi les penseurs des années 1960-1970 dont le rayonnement international est aujourd'hui le plus important. Alors que l'édition de théories critiques françaises et étrangères connaît une grande vitalité depuis les années 2000, il était plus que temps de rééditer cet auteur.
    Cette édition est accompagnée d'une préface de Razmig Keucheyan, maître de conférences en sociologie à l'université de Paris-Sorbonne (Paris IV), auteur d'un ouvrage de référence sur les pensées critiques contemporaines (Hémisphère gauche, Zones, 2010), et d'une postface de l'un des grands spécialistes mondiaux de l'oeuvre de Poulantzas, Bob Jessop, professeur de sociologie à l'université de Lancaster.

  • L'agent littéraire : En deux mots, quelle est l'histoire ? Lui :
    Deux personnages discutent des usages historiques de la notion de "littérature mondiale".
    Moi : De Goethe à Pascale Casanova. Lui : Dans les villes où cette notion a fait l'objet d'une réappropriation significative. Moi : De Weimar à New York, en passant par Istanbul, Bruxelles ou Paris. L'agent littéraire : Il me faudrait quelques mots clés. Lui : Oh ! c'est facile : il sera question des formes contemporaines de l'humanisme, des ambitions et des craintes associées à la mondialisation depuis deux siècles, à l'ambivalence critique de la catégorie même d'universalité...
    Moi : Et du rôle que des intellectuels ou des chercheurs ont confié à la littérature dans l'instauration d'une communauté culturelle globale. L'Agent littéraire : Quelques noms supplémentaires ? Moi : Karl Marx, Erich Auerbach, Edward Said, David Damrosch, Franco Moretti. Sans compter ceux qui ne vous diraient peut-être rien hors contexte.

  • élaborations musicales Nouv.

    Edward Said est surtout connu pour avoir publié, en 1978, L'Orientalisme, ouvrage influencé par Michel Foucault et dans lequel il étudie la manière dont, au xixe siècle, les auteurs occidentaux ont construit une image de « l'Orient » qui a pu servir à la domination coloniale des grandes puissances européennes. Il est en outre l'auteur de plusieurs ouvrages sur la Palestine, où il est né, et de livres de théorie littéraire.
    On sait moins que c'était aussi un excellent pianiste et qu'il s'est illustré par sa réflexion sur la musique classique occidentale. Élaborations musicales fournit un aperçu de ces recherches : le livre réunit trois conférences données à l'université de Californie et qui portent, respectivement, sur l'interprétation, la composition et l'écoute musicales.
    Said entend rompre avec la tendance, à ses yeux dominante en musicologie, à aborder les oeuvres d'une manière purement artistique. S'inspirant des écrits de Theodor Adorno, il souhaite réinscrire la musique dans son cadre social, culturel et politique. Ainsi souligne-t-il la séparation croissante entre compositeur et interprète, la prépondérance accordée à la virtuosité, qui creuse le fossé entre musiciens amateurs et musiciens professionnels, ou encore le fait que désormais, les concerts se rapprochent des performances sportives, dans la mesure où ils visent à démontrer, à un auditoire médusé, les prouesses surhumaines des interprètes. Mais, à la différence d'Adorno, Said se refuse à toute interprétation pessimiste et totalisante : il montre qu'aucune évolution n'est inéluctable, que tout exemple possède un contre-exemple et qu'il existe toujours une place pour la « transgression » et l'« affirmation ».
    Dans ce petit livre, Said propose un pénétrant panorama de deux siècles de musique classique, tout en établissant, avec une érudition aussi étourdissante que légère, des ponts entre la musique, la politique, la littérature et l'histoire culturelle.

empty