Hervé Jézéquel

  • L'île Carn

    Hervé Jézéquel

    Territoire de rencontres et de limites, l'île Carn est un point sur la carte situé à l'extrémité du Finistère (Bretagne). Île déserte près de la côte déchiquetée du Léon, île ou plutôt îlot apparemment banal, car semblable à tant d'autres de cette zone, qui ne dispose ni de la réputation d'Ouessant, ni de l'activité maritime de Molène, ni d'un phare prestigieux comme l'île Vierge voisine. C'est surtout une île-désir, devenue le temps d'une enquête, un catalyseur d'approches multiples réelles ou imaginaires?: rencontre en bordure du temps, Carn comme lieu et forme de l'île idéale, quasi mythique.

    Résultat d'une authentique approche plurielle et originale, croisant les disciplines, les domaines de l'art (la photographie) et des sciences humaines (l'archéologie, la cartographie, l'histoire, l'ethnologie, la linguistique), ce livre, à l'initiative et sous la direction d'Hervé Jézéquel, réunit les contributions de Michel Colardelle, Pierre-Roland Giot, Patrick Prado, Per Pondaven, Pierre Arzel, Vanessa Doutreleau, Michel Le Goffic, Alphonse Arzel, Olivier Levasseur, Guy Prigent, Denis Lamy, Marie-France Noël, Martin de La Soudière, Pierre Gaudin, Clément Chéroux, Xavier Charonnat, Claude Colin, Philippe Bonnin et Patrick Bramoullé.

    Le livre s'interroge sur ce qu'est un lieu, et donc tout lieu possible, à travers la diversité des traces physiques et humaines rencontrées. Les réponses sont autant matérielles que symboliques, scientifiques que littéraires ou esthétiques, objectives que subjectives, de l'ordre du réel que de celui de l'imaginaire. Les contributions dessinent, élément par élément, fragment par fragment, les contours de ce qui constitue le sentiment d'appartenance au temps et à l'espace?: cartographie, toponymie, travaux des hommes, mythes, légendes, récits.
    Sans a priori ni hiérarchie entre mots et images, entre le scientifique et l'artistique, L'île Carn est un point d'ancrage, mais également un point de départ pour penser et aborder les îles. Quatre thèmes principaux sont successivement abordés?: la préhistoire, la cartographie, la récolte du goémon, l'ethnologie. Mais, en fait, l'esprit de la collection est de croiser et multiplier les approches de spécialistes différents pour obtenir une sorte de vue kaléidoscopique : le préhistorien côtoie le sociologue, le photographe, le «?toponymiste?», le botaniste des algues, le navigateur, le collecteur de mémoire, le cartographe, l'écologiste... Le livre est aussi un livre sur l'imaginaire, sur les mythes (du roi Karn-Midas), sur les rêves, sur les réflexions philosophiques de Kant sur l'eau, sur toutes les représentations engendrées par cet îlot.
    Les illustrations, de belles cartes anciennes ou les photographies de goémons, de ciels, de roches, de vagues contribuent à évoquer l'imaginaire de lieux apparemment ordinaires et à travers l'évolution de l'îlot, à s'interroger sur le temps qui passe et, même au-delà, sur la recherche de soi-même.

  • Homme de la terre, un homme de l'intérieur. Né en 1896 à Castets dans les Landes, il est profondément attaché à ce village et choisit de s'y installer.
    Il court après le temps... Témoin, il capte et enregistre tout ce qui tend à disparaître. Inexorablement. Photographe de la première moitié du XXe siècle, il choisit d'oeuvrer avec une technique du XIXe siècle.
    Le photographe connaît son « pays » mais il connaît surtout les hommes et les femmes qui y vivent. Comme ses prédécesseurs Félix Arnaudin (1844-1921) et Ferdinand Bernède (1869-1963), Émile Vignes affectionne cette vie rurale, il photographie ceux qui l'entourent, et part à la rencontre des autres. Ceux qui travaillent dans les champs, en forêt, à la ferme ou sur les marchés. Ceux qui le dimanche s'offrent un moment de détente, ceux qui se réunissent à l'occasion d'une cérémonie, d'un baptême ou d'un mariage.
    Homme discret, il se dissimule derrière le voile noir que recouvre sa vieille chambre en bois. Comme à ceux de son époque, et ainsi que la technique photographique le requiert, il nous demanderait, aujourd'hui, de prendre le temps, celui d'un regard...
    Émile Vignes nous fait partager sa passion pour la photographie et ce territoire qu'il défendra tout au long de sa vie.
    On sent un personnage touchant et attachant, proche des hommes et de sa terre. Un grand homme, cela est sûr ! Il devait mesurer pas loin de deux mètres, ce qui est toujours exceptionnel. On peut légitimement penser que l'homme, aux « grands compas », était finalement né pour exercer son talent de photographe au milieu des pins.
    A l'heure de la photographie numérique, il est important de montrer au public ces épreuves originales, fragiles, qui ont traversé le temps, afin de mieux nous restituer par leur qualité technique et esthétique la singularité et la richesse de l'oeuvre d'Émile Vignes. Alors que cette oeuvre rejoint par donation les collections de l'Écomusée de la Grande Lande et appartient désormais au patrimoine, il importe aussi de la rendre au public comme un trésor restitué.

  • Surtsey est une île volcanique créée par des éruptions qui ont eu lieu de 1963 à 1967, située à environ 32 km au sud de la côte islandaise. Cet événement géo-volcanique révèle la personnalité géo-morphologique de l'Islande, située au milieu de l'Atlantique nord entre Europe et Amérique sur une sorte de charnière dorsale des plaques tectoniques. Plus de 100 volcans et des failles d'éruption sont actifs dans cette zone ce qui provoque des phénomènes bien connus comme les sources thermales et les geysers (mot issu de la langue islandaise).
    Protégée dès sa naissance par un consensus international et par le gouvernement, Surtsey fournit au monde un laboratoire naturel remarquable. Libre de toute présence humaine, Surtsey est un lieu unique qui permet une observation continue : la colonisation d'une nouvelle terre par la vie végétale et animale. Elle est classée au Patrimoine mondial de l'Unesco en 2008. Elle est interdite à l'homme depuis 1964, à l'exception des quelques expéditions annuelles conduites par les géologues, ornithologues, botanistes ou entomologistes :

    Les scientifiques ont vu l'arrivée de graines transportées par les courants marins puis par des oiseaux nicheurs, l'apparition de moisissures, de bactéries et de champignons. A suivi, en 1965, une première plante vasculaire, bientôt rejointe par d'autres. Dix espèces se sont établies pendant la première décennie. En 2004, on en dénombrait 60, avec 75 bryophytes, 71 lichens et 24 champignons. On a répertorié à ce jour 89 espèces d'oiseaux à Surtsey, dont 57 se reproduisent aussi ailleurs en Islande. Les 141 ha de l'île servent également d'habitat à 335 espèces d'invertébrés.

    Depuis sa naissance, l'île Surtsey ne cesse de rétrécir, rongée par l'océan et les vents violents qui balaient ces régions de l'Atlantique nord. Sa superficie est passée de 2,65 km2 à 1,41 km2. Sa hauteur maximale est de 173 mètres d'altitude.
    Le livre est une enquête passionnante sur cette histoire en train de se faire. Nous suivons pas à pas l'anthropologue et le photographe. Les auteurs questionnent la forme d'une île et sa capacité à produire un imaginaire en relation avec un légendaire historique et littéraire en partie « localiste » (le légendaire des « sagas islandaises » et un imaginaire scientifique et environnemental universel au coeur d'une actualité de la planète).
    Le livre Surtsey, la forme d'une île joue donc sur ces deux tableaux (avec le double sens du terme « création ») et mêle autant les récits de l'île, réels et imaginaires, que les regards scientifiques et esthétiques d'un lieu interdit aux humains. Le livre invite ainsi à une rêverie sur les lieux inhabités où l'évolution d'une terre en formation peut se lire à la fois sur le terrain (en court séjour) et en laboratoire pour l'examen, la description et l'analyse des données collectées.
    Au-delà de la dimension profondément poétique de l'île, il s'agit ainsi pour les auteurs de cerner la dimension humaine et sensible d'un lieu sanctuarisé, érigé en laboratoire de la création. L'histoire humaine de ce lieu n'a jamais été écrite ni même pensée, puisqu'il s'agit d'un lieu inhabité. Pourtant, une ethnographie de l'inhabité est possible du fait tant des usages scientifiques que profanes, que des représentations portées sur l'île par les Islandais, et notamment de ceux vivant sur l'île voisine d'Heimaey.
    Plus encore, Surtsey interroge la notion d'appropriation d'une terre, aussi éphémère soit-elle, tant d'un point de vue physique que symbolique, et de sa mise en patrimoine. C'est aussi et surtout une relation au lieu dont il est question ici ; de l'île, objet de désir, de convoitises, de surprises, avec les hommes et femmes qui l'ont approchée, de près ou de loin, y compris les auteurs de ce livre.

  • Patreksfjôrâur,Tàlknafjôrdur, Grundarfjôrôur, Fàskruâsfjôr8ur, Skeibarksandur...des noms qui ont marqué l'histoire de la Grande Pêche en Islande ; certains comme lieux fréquentés par les pêcheurs bretons et du nord de la France, d'autres pour avoir été le théâtre de naufrages et échouages. Des noms auxquels répondent ceux de Manon, Saint Paul, Lieutenant Boyau, Aurore, Camille, comme autant de navires qui se sont un jour accrochés à l'Islande; autant de liens inscrits à jamais entre les communes islandaises de Paimpol, Ploubazlanec, Gravelines, Dunkerque et " l'île blanche " du lointain nord...
    De cette histoire, il ne reste guère que quelques traces : cimetières marins, tombes éparses, anciens hôpitaux français, maisons des oeuvres de mer, ou encore, objets provenant d'échanges et plus souvent de naufrages.
    Telle une invitation à remonter le temps, ces objets nous parlent d'échanges culturels et techniques, et plus souvent, des rivages où ils sont nés en tant qu'objets échoués, enfantés par une mer devenue un jour monstrueuse. Ces humbles vestiges témoignent aussi des relations qui unirent, le temps d'une à plusieurs saisons de pêche, un peuple à un autre, les Islandais aux pêcheurs d'Islande, que l'on appelait aussi les « Islandais ».
    Les paysages et récits d'objets choisis par les auteurs, Vanessa Doutreleau, ethnologue, et Hervé jézéquel, photographe, témoignent de cette émouvante histoire, souvent racontée depuis les côtes françaises mais rarement depuis les rivages islandais. Un récit raconté à travers des monuments de peu qui se mettent à parler une autre langue, mis en lumière dans un dialogue incessant entre photographies et histoires.

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