Jean-Marie Schaeffer

  • Contempler un tableau ou un paysage, écouter une pièce de musique, s'immerger dans un univers sonore, lire un poème, voir un film : telle est l'expérience esthétique. Or, dans chaque culture humaine, elle est de toutes les expériences communément vécues à la fois la plus banale et la plus singulière.

    Singulière car elle a pour condition qu'on s'y adonne sans autre but immédiat que cette activité elle-même ; banale, car elle n'en demeure pas moins de part en part une des modalités de base de l'expérience commune du monde. Elle exploite le répertoire de l'attention, de l'émotion et du plaisir mais elle leur donne une inflexion particulière, voire paradoxale. Il s'agit donc, démontre Jean-Marie Schaeffer, de comprendre non pas l'expérience des oeuvres d'art dans sa spécificité, mais l'expérience esthétique dans son caractère générique, c'est-à-dire indépendamment de son objet. Si l'expérience esthétique est une expérience de la vie commune, alors les oeuvres d'art, lorsqu'elles opèrent esthétiquement, s'inscrivent elles aussi dans cette vie commune. Mais n'est-ce pas là ce qui peut arriver de mieux et aux oeuvres et à la vie commune ?

    Faisant appel aux travaux de la psychologie cognitive, aux théories de l'attention, à la psychologie des émotions et à la neuropsychologie des états hédoniques pour en clarifier la nature et les modes de fonctionnement, l'ambition philosophique de cet ouvrage est de comprendre le comment de l'expérience esthétique - la généalogie évolutionnaire de cet emploi si singulier de nos ressources cognitives et émotives - et le pourquoi - ses fonctions, existentielles tout autant que sociales. Après cela, il sera difficile de penser l'expérience esthétique comme autrefois.

  • D'où vient notre désir d'histoires et cette propension proprement humaine à se représenter soimême et la réalité comme un récit ? Qu'est-ce qui rend si irremplaçables les processus narratifs et les représentations qu'ils véhiculent ?
    Pour apporter des éléments de réponse à ces questions, il faut réorienter notre point de vue. Et nous intéresser non aux formes canoniques de l'art de raconter, comme le roman ou la biographie, mais plutôt aux situations ordinaires, marginales ou pathologiques où ces formes se « troublent », voire se disloquent.
    Un livre fondamental, qui fait entrer la psychologie cognitive et les neurosciences dans les études littéraires et plus généralement dans les sciences humaines. Et qui montre comment elles viennent compléter les approches classiques du récit.

  • L'esthétique est à la mode. Travaux et analyses se multiplient. Tous prétendent renouveler le sujet alors que la plupart puisent à la même source : la tradition spéculative de l'Art qui affirme que l'Art est un savoir extatique. Celui-ci révélerait des vérités transcendantes, inaccessibles aux activités intellectuelles profanes. En cela, il occuperait aujourd'hui la place qui incombait autrefois à la religion.
    La tradition implique donc que les arts soient sacralisés, mais aussi, par le même mouvement, opposés aux autres activités humaines - à l'exception fort évidemment de la philosophie. Il revient, en effet, à cette dernière de dévoiler ce qu'est la nature ultime de l'Art : une théorie de l'Être, cependant qu'il revient à l'esthétique de convaincre chacun qu'il existe une réalité suprasensible singulière qui ne se révèle que par le truchement de la spéculation métaphysique. Jean-Marie Schaeffer, après une lecture critique et généalogique de ce système spéculatif dont nous vivons actuellement la crise profonde, définit ce que pourrait être une expérience esthétique alternative, qui permette de vivre ce que la tradition nous fait manquer : comment voir un tableau si l'on refuse de croire à l'existence d'un arrière-monde ? Comment oublier l'Art afin de redécouvrir les arts dans leur richesse particulière et multiforme ? Comment, enfin, fonder une expérience esthétique commune dès lors que l'on renonce à la conformité des oeuvres aux essences et au Beau ?

  • Jamais l'humanité n'a consommé autant de fictions que de nos jours, et jamais elle n'a disposé d'autant de techniques différentes pour étancher cette soif d'univers imaginaires.
    En même temps, comme en témoignent les débats autour des " réalités virtuelles ", nous continuons à vivre à l'ombre du soupçon platonicien : la mimèsis n'est-elle pas au mieux une vaine apparence, au pire un leurre dangereux ? Pour répondre au soupçon antimimétique et mieux comprendre l'attrait universel des fictions, il faut remonter au fondement anthropologique du dispositif fictionnel. On découvre alors que la fiction est une conquête culturelle indissociable de l'humanisation, et que la compétence fictionnelle joue un rôle indispensable dans l'économie de nos représentations mentales.
    Quant aux univers fictifs, loin d'être des apparences illusoires ou des constructions mensongères, ils sont une des faces majeures de notre rapport au réel. Et cela vaut pour toute fiction. Les oeuvres d'art mimétiques ne s'opposent donc pas aux formes quotidiennes plus humbles de l'activité fictionnelle : elles en sont le prolongement naturel.

  • Rien de plus simple, et en même temps de plus trompeur, qu'un énoncé rapportant un texte à « son » genre. C'est ainsi que, d'Aristote à Brunetière en passant par Hegel, les poéticiens ont poursuivi le mirage d'une théorie unitaire des genres littéraires. Or, dire que La Princesse de Clèves est un récit, ou Le Parfum un sonnet, c'est certes nommer et classer ces textes, mais selon des logiques très différentes - le premier cas mettant en jeu l'exemplification d'une propriété, et le second l'application d'une règle.
    ?Cette simple remarque laisse entrevoir la conclusion radicale et dérangeante de ce livre : la pluralité des logiques « génériques » est irréductible. Par là, Jean-Marie Schaeffer tourne une page de l'histoire de la poétique. Désormais, on ne pourra plus faire comme si un texte n'était pas, d'abord et avant tout, un acte de langage, comme si la théorie littéraire n'avait rien à attendre de la philosophie.

  • L'unité de l'humanité est celle d'une espèce biologique que nous ne saurions extraire de l'ensemble des formes de vie non humaine qui constitue bien plus que son « environnement ».
    À ce constat désormais incontestable, les sciences humaines et sociales opposent néanmoins la thèse de l'exception humaine : dans son essence propre, l'homme transcende à la fois la réalité des autres formes de vie et sa propre « naturalité ». Le philosophe pose qu'Homo est un « moi » ou un « sujet », radicalement autonome et fondateur de son propre être ; le sociologue tient que cette transcendance se situe dans la société, par essence « anti-naturelle ». L'anthropologue affirme, lui, que seule la « culture » (la création de systèmes symboliques) constitue le propre de l'homme.
    L'humanité s'inscrit dans la vie grâce à des visions globales du monde et à des savoirs empiriques morcelés. La thèse de l'exception humaine est une vision du monde. Son coût, au regard de son utilité supposée, est exorbitant - l'impossibilité d'articuler les savoirs empiriques assurés en une vision intégrée de l'identité humaine qui conjugue les sciences de la culture et les autres connaissances concernant l'homme.
    Jean-Marie Schaeffer, philosophe, directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, se livre à une critique radicale de l'esthétique et de ses fondements philosophiques. Avec L'art de l'âge moderne. L'esthétique et la philosophie de l'art du XVIIIe siècle à nos jours (Gallimard, 1992), il s'attaque à la tradition qui veut que l'Art soit un savoir extatique, irréductible à toute activité humaine autre. Dans Les célibataires de l'Art. Pour une esthétique sans mythes (Gallimard, 1996), il démonte le nouveau mythe, surgi sur les ruines de la théorie spéculative de l'art : la nature esthétique serait une propriété des oeuvres, alors qu'elle est une dimension de nos conduites - à l'égard d'oeuvres comme d'événements ou d'objets ordinaires. La fin de l'exception humaine peut être lu comme la clef de voûte de l'ensemble.

  • La crise actuelle des études littéraires est d'abord une remise en question de leur légitimité. A quoi peuvent-elles servir ? Comment envisager leur avenir ?
    Ces questions traversent toutes sortes de domaines, qui vont de l'enseignement secondaire, jusqu'à la politique de la recherche au niveau européen, en passant par les fondements de notre rapport au monde. Pour y répondre, il faut donc replacer les études littéraires dans le cadre plus général des sciences humaines et accepter de faire un détour philosophique, qui éclaire ces expériences clés que sont la lecture, l'interprétation, la description, la compréhension et l'explication.
    Cet essai bref, mais ample par sa vision, se conclut sur de modestes propositions de réforme. Il ne s'adresse pas seulement aux littéraires, mais également à tous ceux qui s'interrogent sur la place des sciences de l'homme dans la société et leur rapport aux sciences.

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  • Une « lettre au père » de la critique littéraire moderne, au prisme de la mémoire et des recherches d'un de ses plus brilllants descendants.
    Cette parution est calée sur le centenaire de la naissance de Barthes qui tombe en novembre 2015.

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  • Cela pourrait s'appeler: "Esthétique, le retour".
    Nous vivons la fin d'un cycle séculaire, inspiré par les poètes et les philosophes allemands en réaction aux Lumières et à l'esthétique de Kant: celui de la théorie spéculative de l'art. Désormais on ne croit plus que l'art ouvrirait sur des vérités transcendantes inaccessibles aux activités intellectuelles profanes. La crise des avant-gardes a eu pour effet, notamment, de redonner légitimité à l'attitude esthétique, au plaisir que peuvent donner des oeuvres, à l'appréciation subjective que l'on porte sur celles-ci.

    Mais ce retour prend des allures de restauration. Or, l'esthétique elle aussi a ses mythes. Le moindre n'étant pas que la nature esthétique serait une propriété des oeuvres, alors qu'elle est une dimension de nos conduites à l'égard d'oeuvres tout autant que d'événements ou d'objets sans qualité. Par là, rien n'est plus faux que l'affirmation, extrapolée à partir de Kant, que notre relation à l'art nous transporterait dans un état de vision transparente et de compréhension intuitive universellement partageables.
    Voici, grâce à Jean-Marie Schaeffer, l'esthétique remise d'aplomb: son véritable objet, plutôt que les théories, doit être les conduites, les relations qui nous lient au monde des oeuvres comme au monde tout court, conduites où la connaissance ordinaire devient source de plaisir, où interviennent subjectivité, dispositions acquises, mémoire, sensations. Alors nous cesserons d'être comme ceux qui, à l'approfondissement lent, minutieux, patient des voies par lesquelles une oeuvre enrichit leur vie, préfèrent les plaisirs mondains de la conversation et du consensus esthétiques; ceux-là même dont Proust écrivait.
    " Combien s'en tiennent là qui n'extraient rien de leur impression, vieillissent inutiles et insatisfaits, comme des célibataires de l'Art?".

  • Cet adieu à l'esthétique est l'adieu à une doctrine qui, sous couvert d'une exaltation philosophique de l'art, nous a empêchés pendant plus de deux siècles de prendre la mesure de la signification anthropologique de l'expérience esthétique, et du même coup de la richesse et de la diversité de nos conduites esthétiques, qu'elles soient causées par des oeuvres d'art ou des constellations de la vie vécue.
    En interrogeant de manière critique les présupposés de la doctrine esthétique, la réflexion proposée ici vise à préparer le terrain à un renouvellement de l'esthétique philosophique en dialogue avec les savoirs contemporains concernant l'homme.
    Cette nouvelle édition d'Adieu à l'esthétique, publié pour la première fois en 2000, est revue, corrigée et enrichie d'une postface de l'auteur.

  • Quoi de plus familier que l'image et l'art photographiques ? or, cette familiarité même est cause de nombreux malentendus, prétexte à mauvais procès.
    L'étude - sans concession - que propose ici jean-marie schaeffer doit aider à sortir de ce brouillard. l'image photographique est d'un statut complexe : d'une part, et avant tout, elle est l'empreinte laissée sur une surface sensible par l'objet qu'elle représente ; d'autre part, comme image, elle entretient un rapport analogique avec la vision humaine. entre empreinte et analogie se tissent des relations difficiles.
    D'où quelques vrais et faux problèmes - par exemple celui-ci qu'en est-il de l'" objectivité " photographique ? d'où aussi la multiplicité des usages de la photo, et la diversité, autour d'elle, des stratégies de communication. l'art photographique est l'art de tous les dangers. en témoigne la tentation permanente de construire l'image selon des modèles picturaux, de la saturer de stéréotypes visuels et culturels.
    Comme si la photo avait peur d'elle-même, et de sa spécificité : art précaire et irréductible, art de la trace, indifférent à toute surenchère interprétative, art profane qui se contente de donner à voir. avec l'image précaire, la collection " poétique " ouvre son champ à l'ensemble des pratiques artistiques.

  • À un moment où il est courant de se plaindre que plus personne ne lit personne, l'originalité de ce livre est d'être une oeuvre croisée un certain nombre d'articles importants de la sociologue Nathalie Heinich sont commentés par Jean-Marie Schaeffer avec les instruments du philosophe et certaines des contributions de Schaeffer sont, en retour, commentées par Nathalie Heinich. Nathalie Heinich et Jean-Marie Schaeffer sont bien connus par leurs interventions dans le domaine de l'art moderne et contemporain. Ils abordent souvent les mêmes questions à travers leurs préoccupations communes : qu'en est-il de la définition des oeuvres d'art ? Qu'est-ce que l'originalité ? Comment définir encore la création dans sa relation aux genres ? Quel rôle joue la fiction ? De ce croisement des voix et des regards, il naît un approfondissement et un enrichissement mutuels sur des questions centrales de la production artistique contemporaine. (Yves Michaud)

  • Art et science de la couleur Nouv.

    Objet d'étude sous le regard scrutateur du chercheur, objet d'expérimentation dans les mains de l'artiste, la couleur constitue un champ en évolution continue. Depuis un demi-siècle, physique, sciences de la matière, sciences cognitives, physiologie mais aussi sciences du patrimoine, histoire de l'art, histoire, lettres ou philosophie ont produit des connaissances renouvelées à son sujet. Poètes et artistes ont eux aussi continué à explorer les pistes variées offertes par la couleur.
    En faisant appel aussi bien aux scientifiques qu'aux artistes, l'ouvrage a pour double ambition de présenter ces avancées par des études de cas paradigmatiques et d'en proposer un bilan critique. Plusieurs thématiques permettent de les aborder dans une approche résolument pluridisciplinaire : les rapports de la couleur à la création, à la matière, à la lumière, au temps et à l'espace.

  • Deux chemins qui n'étaient pas forcément destinés à se croiser : Marie-Jeanne Lemal, personne handicapée I M C (infirme moteur cérébral) et Christophe Schaeffer, philosophe.
    Dans une société qui valorise démesurément la volonté, l'hyperactivité et l'idée de choix, n'y aurait-il pas une passivité positive, un art de subir pour réaliser tous les possibles et les potentiels de l'existence ? Mais tout le témoignage de vie de Marie-Jeanne Lemal s'illustre par une formidable résistance à l'encontre de cette passivité, elle qui, par dessus tout, tient à son autonomie chèrement acquise au fil du temps.
    Grâce au dialogue, les protagonistes chemineront ensemble, dans leurs différences, vers ce qu'ils n'auraient sans doute pas pu entrevoir séparément sur le sujet. Cette discussion ouverte et complice débouche alors sur une nouvelle approche de la passivité pour l'un et l'autre. La vague et la falaise dévoilent métaphoriquement le paysage de cette étonnante rencontre où le va-et-vient continu de la volonté sur la passivité se manifeste au plus fort de la relation et donc de la vie.

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  • La valeur esthétique n'a pas le monopole des valeurs engagées dans la création, la circulation et la réception des oeuvres d'art. Dans la valeur que nous accordons à une oeuvre, l'authenticité, l'autonomie, la célébrité, la cherté, la moralité, l'originalité, la pérennité, le plaisir, la rareté, la responsabilité, la significativité, le travail, l'universalité, la virtuosité... jouent souvent un rôle aussi important que l'attrait esthétique.

    Avec le soutien de l'École des hautes études en sciences sociales et du centre de recherche en Histoire des idées de l'université de Nice.

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