Julien Teyssandier

  • « En me plaçant derrière l'oeil pâle d'Odilon Redon, je remonte aux sources d'un long effacement. Je vais sous les couches mortes, non pieuses, du Figuratif. Ce n'est pas une question d'archéologie pour autant. Aimer des tableaux à travers la mort, donc à partir de la Culpabilité qui nous est infligée depuis des siècles par les empires de tout ordre (le plus dominant, à notre époque, étant celui de la mauvaise critique), aimer négativement n'a aucun sens si on se place du côté de la vie, et plus subversif encore, si on ose la traverser ! Odilon Redon n'est pas un peintre mort : c'est un éternel vivant qui m'éblouit. Ce que je m'impose de transposer, c'est sa découverte de la peinture, son regard envoûté par les nuances du domaine de Peyrelebade, son enfance à Bordeaux, les premiers fusains à l'âge de six ans, la beauté mystique des toiles de Gustave Moreau, l'élégance de son trait qui le submergea d'émotion, la profondeur de ses nuances qui équivaut à celle des théorèmes pour les mathématiciens. Je ne veux pas me pencher sur une absence, mais sur un peintre qui continue à exister malgré tout, loin des rétrospectives et des biennales snobs où on s'acharne à récupérer par le discours des oeuvres qui échappent à la Postérité de masse, le plus souvent parce que leur origine est religieuse, et ce alors même qu'elles suggèrent un bonheur sans alternative, un refus du péché comme c'est le cas dans la Babel de chair entéléchique de Rubens, un sens de la variation symbolisé par le pont Saint-Michel de Matisse, subtil trois-en-un qui passe avec une positivité comme on n'en verra jamais plus, sinon sous une forme bâtarde, de l'impressionnisme au fauvisme et du fauvisme au pré-cubisme, les pinceaux du « pôle nord » de l'art moderne (ainsi l'avait surnommé Gertrude Stein, par opposition au « pôle sud » Picasso) en ondulations de boa sur l'océan des combats délectables... Se libérer par Odilon Redon du présent, voilà le grand éclat ! Ne plus vivre dans l'immanence (où le sacré n'existe plus que sous sa forme blasphématrice) mais dans ses courbes qui n'en finissent pas, ses volumes qui sont moins dans l'ordre de la séduction et de l'éblouissement tactile que dans une pacification de la Présence, loin des paradis substitués à la Vérité consentie et rayonnante.
    Odilon Redon n'est pas juste le peintre du rêve et de la mélancolie. Ses tableaux, les moins dévots qui soient, les plus déliés de la mode contemporaine, offrent un film d'images sur la Visitation. J'espère faire sentir ce point essentiel : une oeuvre vivante parce que libérée du sentimentalisme niais et de la subversion obligatoire, tout juste située entre la naissance de Redon le 20 avril 1840 et sa mort le 6 juillet 1916, soit vingt-sept mille huit cent trente-cinq jours, ce qui à l'échelle de l'univers est assez peu finalement... » L'hommage de Julien Teyssandier à Odilon Redon dont l'art est tout autant mystique que rêve, pont entre les arts que géographie intérieure. L'hommage d'un poète à un autre poète.

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  • Il faut d'abord écouter une ou deux pièces musicales d'Arvo Part avant de lire cette lumineuse évocation de son oeuvre. Perpetuum mobile, Für Alina et le Magnificat qui ponctuent sa lente mais sûre évolution depuis le dodécaphonisme et le sérialisme très en vogue dans les années 60 jusqu'à la révélation en 1976 du «Tintinabulum», musique a la fois imprégnée du plaint-chant grégorien et des chants orthodoxes aux inlassables superpositions, là où trois notes font éternellement retour sur un fond de résonances qui, au fil d'un chromatisme subtil et lumineux , semblent étirer le temps a l'infini. Il fallait toute la sensibilité et le style tout en nuances de Julien Teyssandier pour traduire en mots et en images la longue quête spirituelle du compositeur estonien, né en 1935, qui, après s'être dépouillé des influences les plus évidentes, entre haute technicité occidentale et censure post-sovietique, choisira le chemin de la mise en retrait puis de l'exil pour renouer avec les voix natives du silence et du mystère sacré. Julien Teyssandier se glisse tout entier dans les traces d'Arvö Part pour mieux découvrir l'étendue de l'envoûtement qu'exerce sa musique sur ceux qui l'écoutent et en perçoivent le message immuable et bouleversant. Ainsi, tour à tour, le sentiment d'une beauté éternelle éprouvé à Tallin le temps d'un été, la poésie fantomatique de l' histoire d'amour éphémère vécue avec Jaanika, sa confidente bientôt disparue, le bleu marmoréen de la Baltique, le soleil presque blanc de l'Estonie viennent se superposer comme les voix du choral inouï d'Arvö Part à la mémoire bienheureuse du musicien, figure de la réconciliation finale avec soi et le monde après un long passage d'épreuves. Chatoyant et contenu, le texte de Julien Teyssandier oscille au-dessus d'un fragile partage des eaux : encore habité par le musicien qu'il s'efforça d'être et chaque jour plus hanté par l'écrivain qu'il devient l'auteur rend alors au silence d'Arvö Part les honneurs de celui qui sait qu'il doit d'abord se retirer au désert de l'écoute et de la méditation avant de récolter les fruits de la création. Car Arvo Part demeure bien celui qui a fait passer les mots - ceux de la prière - avant leur écho : la sainte musique.

  • « Il lui semblait que l'aube lui était douce autrefois. Elle ne symbolisait pas juste le retour du soleil, mais une faveur de Dieu. Cependant, cela faisait bien longtemps que l'aube pour lui n'était plus séparable de l'odeur de javel et du formol vaporisé au moment de la désinfection des corps. L'aube, les rayons blancs des salles pleines de morts, et ces cadavres étiquetés qu'on faisait glisser dans de longs casiers, ces étrangers qui auraient pu être ses frères et s'éloignaient de lui sans retour : c'était son univers depuis plusieurs années. Un univers que bien peu lui enviaient. Chaque cadavre a ceci de curieux qu'il nous semble voir à travers lui le dernier homme. Le « faire parler », c'est se projeter hors du temps. Vivre dans le sentiment absurde de la fin. On croit sonder au scalpel une bête morte : on contemple un monde ensablé, bientôt couvert d'un linceul. »Médecin légiste, Gabriel vit entouré de la mort. Incapable de faire corps avec le monde, insensible à tout ce qui existe autour de lui, il rencontre Marion, une jeune étudiante en cinéma qui part à la dérive. Ensemble, ils vont errer dans une ville peuplée de fantômes. Mais quand on se sent perdu, est-il encore possible de fuir ?

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