• Après deux millénaires de culpabilité chrétienne, on pourrait penser que la liberté de moeurs s'est imposée, or aucune liberté ne va sans angoisse. Afin de dissoudre cette angoisse de la sexualité, d'en éclairer les zones d'ombre, d'en annuler les déterminismes, la société contemporaine s'est lancée dans une folle entreprise : l'encadrer, comme tout échange, par les formes contractuelles des normes juridiques. Mais le contrat peut-il s'appliquer à la sexualité?? A-t-il les moyens de clarifier la relation humaine la plus intime qui soit, de résoudre toutes les tensions liées au contact avec l'altérité?? Cédric Lagandré reprend le débat du statut culturel de la sexualité en Occident pour défendre, sur le socle du consentement mutuel, sa nature nécessairement infra-juridique. On ne peut accéder innocemment à la sexualité, non au sens où le désir sexuel serait moralement coupable, mais au sens où il implique un vertige, une angoisse et une mise à nu. La forme juridique, loin de civiliser la sexualité, l'enferme donc dans un cadre défini par la prostitution, et ne la repousse pas moins que la pornographie dans le registre trivial du besoin. L'effort contemporain pour passer l'intégralité du réel au crible des catégories juridiques ne peut donc qu'échouer devant l'ordre du symbolique : l'obscurité du désir rend la sexualité insaisissable à toute volonté de l'encadrer par la règle.

  • Nous partageons malgré nous avec les totalitarismes le rêve utopique d'une sociabilité pure, d'une société intégrale et sans histoire, dans les deux sens du terme.
    Jamais les sociétés ne se montrèrent moins violentes et plus dociles, et jamais pourtant la tranquillité, et la police qui la garantit, ne furent à ce point désirées. Le totalitarisme s'assignait pour but de produire un corps social intégral, parfaitement soudé, saturé de coutures, c'est-à-dire une société sans sujets, sans conflit ni diversité, immédiatement mobilisable dans son intégralité. Or, c'est à certains égards ce même but que la société de contrôle à laquelle nous consentons quotidiennement est tentée, en vertu de sa structure propre, de poursuivre.
    De quelle anormalité nous sommes-nous accommodés ? Quelle est la bizarrerie de notre normalité ? Quel sera l'inouï sous lequel les temps futurs, s'il y en a, percevront les temps actuels ?

  • Le monde moderne croit qu'il bouge. Mais l'homme moderne, lui, ne bouge pas : il s'inscrit dans un temps paralysé par les dispositifs techniques, une actualité pure qui déploie devant lui, comme au supermarché, des possibles pré-vécus qu'il n'a plus à vivre, des paroles pré-parlées qu'il n'a plus à dire, des images prévues qu'il n'a plus à voir. Comment se remettre de cette paralysie ? Comment réapprendre à voir, à parler - à vivre ? Tel est l'enjeu des temps qui viennent : ou bien nous parviendrons à répondre à ces questions, ou bien nous crèverons d'une mort qui, elle aussi, ne sera bientôt plus la nôtre.

  • Comment les Inuits, sur leur banquise inhospitalière, faisaient-ils monde sans télévision, quand nous autres modernes, qui avons ajusté l'environnement à nos besoins et habitons un monde entièrement fait pour nous, vivons si péniblement la banalité de notre existence et le vertige de notre êtrequelconque ?
    Qu'avons-nous perdu en rompant avec les cultures anciennes, faites de mythes, de rites, de légendes assez puissantes pour pousser les hommes vers l'avenir ? Qu'y avait-il dans ces cultures que nous ne comprenons plus, nous qui, au contraire, nous sentons privés d'avenir, sans foi dans le futur ?
    Nous est-il encore possible d'être les sujets d'une vie, nous dont les conduites sont désormais gouvernées par la science, par « l'objectivité » des lois statistiques, biologiques et économiques ? Dans la mythologie grecque, un lieu des Enfers décrit par anticipation le monde sans avenir et sans sujet que nous avons bâti : la plaine des asphodèles, banlieue lugubre où les âmes insignifiantes, c'est-à-dire celles de l'immense majorité des hommes, errent après leur mort.
    Appelant à renouer avec les puissances du symbole à travers la littérature et la philosophie, cet essai mêle avec grand talent critique sociale et métaphysique.

    Adaptation Studio Flammarion Odile Chambaut / Atelier Michel Bouvet.

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