• La Grande Sauvagerie, c'est le nom que les coureurs de bois du Canada français ont donné à ce qui s'est appelé, en d'autres temps et d'autres lieux, The Wild: l'espace inviolé, le blanc sur la carte.
    L'expression s'est perdue et ne parle plus guère à personne. La Grande Sauvagerie, c'est aussi un lieu-dit, un rocher qui domine un coin de la campagne limousine. Les guides touristiques le signalent à l'attention pour sa lanterne des morts, une simple tour de granit, sans grâce. Les habitants du pays ont oublié depuis longtemps qu'un feu y brûlait jadis, qui guidait les voyageurs dans la nuit. Thérèse Gandalonie a grandi à Saint-Léonard, à l'ombre de la lanterne des morts.
    Puis elle s'en est allée. Elle a traversé l'océan. Elle a découvert, dans les bibliothèques américaines, le Journal inédit de Jean-François, peintre d'ex-voto établi à Montréal, cousin à la mode de Bretagne du Grand Rameau. Elle a compris en le lisant que les deux Grandes Sauvageries renvoyaient l'une à l'autre. Quand elle s'en retournera, elle saura désormais apercevoir, infusée dans le paysage, une histoire oubliée de tous.
    Elle la déchiffre pour nous. C'est sa voix que nous entendons, une voix rocailleuse traversée par le vol des lucioles.

  • Les habitants de Constantinople l'appelaient les Vingt-Quatre Portes du Jour et de la Nuit.
    Ils aimaient le spectacle des automates qui sortaient, comme à l'appel de leur nom quand sonnait l'heure, de l'une des niches aménagées dans le clocher des Saints-Apôtres.
    L'homme qui lutte contre le sommeil, en ce lundi 18 juillet 2016, sur un banc du square Le Gall, dans le quartier des Gobelins, à Paris, est l'une des très rares personnes qui se souviennent encore aujourd'hui de cette horloge qui fut l'une des merveilles du monde. Elle est mêlée à sa vie plus encore qu'il ne le pense. C'est sa voix que nous écoutons, lui qui raconte l'his- toire, qui nous invite à partager l'aventure de cette journée qui changea le cours de sa vie, qui transforma, pendant une poignée d'heures, un banc de square parisien en théâtre du monde.
    Ce livre est un récit sur le temps qui nous traverse, et sur les ruses que l'homme invente pour domestiquer cette morsure intime, ruses dérisoires ou ingénieuses, maladroites et héroïques, et émouvantes d'être tout à la fois si maladroites et si ingénieuses, si dérisoires et si héroïques.
    C'est aussi une histoire d'amour, la plus naïve et la plus subtile des ruses que l'homme a inven- tées pour s'opposer au temps qui passe.

  • La souterraine

    Christophe Pradeau

    La Souterraine peut se lire comme l'accomplissement d'une promesse : " Nous avions juré de nous rappeler jusqu'à l'heure de notre mort - c'était la formule que j'avais répétée après elle - ce que ça fait d'être un enfant.
    " Sur le chemin qui les ramène chaque dimanche de Lubersac, le village de la grand-mère, vers cette ville qui est la leur et " dont le nom est secret ", Laurence et son frère, le narrateur, ont inventé, pour conjurer l'ennui et la nausée qui les assaillent en voiture, un jeu qui consiste à s'emparer de chaque détail du paysage en lui attribuant une histoire. C'est ainsi que l'enfance se protège et s'oriente dans le brouillard des routes, de la peur, de la famille, de la géographie et de l'Histoire.
    Un soir d'hiver, sur l'écran de la vitre, ce brouillard que fend la voiture devient pour le frère et la soeur l'épaisseur même du langage. " S'engouffrer dans les mots ", comme tout y invite dès lors, c'est explorer " l'intimité insituable des rêves " au risque de se perdre en retour dans ce qu'ils ont pour fonction de conjurer.

  • Naissance, Illiers-Combray. Le tout jeune Proust a passé à Illiers, ville natale de son père, une partie de ses vacances jusqu'à l'âge de 9 ans. Il s'est toujours refusé à retourner sur ces lieux dont le souvenir était resté attaché à l'enfance. Il les réinvente dans le bourg imaginaire de Combray, si présent dans À la Recherche du temps perdu.
    En reconnaissant Illiers dans Combray, en mariant ces deux noms par un trait d'union, les admirateurs de la Recherche ont inventé un pèlerinage littéraire sans équivalent. On ne vient pas à Illiers-Combray pour visiter une maison d'écrivain, le lieu où s'est écrite l'oeuvre de Proust, mais pour reconnaître dans le monde réel les lieux de la fiction, celle Du côté de chez Swann.
    Pousser les portes de « la maison de tante Léonie », comme y invite ce livre, c'est pénétrer sur la scène d'un théâtre de mémoire, une scène où se joue le mystère des origines ; c'est participer à « l'éclosion du monde ».

  • Giono jean

    Christophe Pradeau

    • Ellipses
    • 23 Novembre 1998

    Il existe une image commune de Giono avec laquelle chaque lecteur compose : Giono est le romancier de la haute Provence; il s'est fait l'apôtre d'une civilisation paysanne idéalisée et le pourfendeur de la modernité devant les menaces d'un conflit mondial, il a prôné un pacifisme intégral après guerre, Giono se replie sur ses activités d'écrivain et évolue vers un art plus dépouillé, marqué par l'anthropologie sombre de Pascal et la prose rapide de Stendhal.
    Cette image, qui est celle de tous, est légitime et pourtant inexacte Giono est et n'est pas le chantre de la Provence (la Provence de ses livres est un "Sud imaginaire"); Giono est et n'est pas l'apôtre d'un "retour à la terre" (il n'a jamais succombé à la tentation de l'idylle); distinguer dans l'oeuvre de Giono deux "manières" est et n'est pas légitime (si la rupture est incontestable, elle ne suffit pas à ruiner le sentiment d'une continuité).
    Jean Giono était profondément attaché à la notion d'oeuvre.
    Il avait le sentiment que tous ses livres réunis formaient un tout. Il n'a cessé de les organiser en cycle ou en série. Le "Cycle de Pan", le "Cycle du Hussard" et les "Chroniques" témoignent tout au long de sa vie d'écrivain, de part et d'autre des "deux manières", de sa volonté d'être l'architecte d'une oeuvre. C'est le respect de cette ambition qui a dicté les partis pris de ce livre. On abordera successivement l'oeuvre selon deux perspectives :
    - dans une première partie on adoptera une présentation chronologique qui s'attachera à donner une vue d'ensemble du cheminement d'écrivain de Giono.
    Cette première approche cernera l'esprit des manières successives et sera attentive à la constitution des ensembles romanesques tout en proposant une lecture des principaux sommets de l'oeuvre (résumés, analyses succinctes);
    - une seconde partie adoptera une présentation synchronique, faite de parcours transversaux, thématiques et stylistique, qui seront l'occasion d'approfondir les lectures de la première partie tout en les mettant en perspective.

  • Une comptine scolaire, qui a chantonné dans la mémoire de générations d'écoliers, réunit les illustrations du Grand Siècle : « Une corneille perchée sur la racine de la bruyère boit l'eau de la fontaine Molière. » Le nom de Boileau y exerce la fonction cohésive du groupe verbal. Il rassemble autour de lui la génération classique, mais il y perd son intégrité.
    C'est cette fortune paradoxale qui est l'objet de ce livre. Boileau incarne le classicisme français. C'est lui qui « grince des dents » le soir de la bataille d'Hernani. Son nom ne cesse de revenir, depuis quatre siècles, dans les débats littéraires, avec une constance telle que Thibaudet a proposé de voir en lui le « président » de la République des Lettres. Mais en contrepartie de cette position cardinale, l'oeuvre est peu lue, mal connue. C'est tout le paradoxe de Boileau : la présence du nom s'accompagne d'un relatif oubli de l'oeuvre.
    Le présent livre s'efforce de décrire ce que recouvre le nom de Boileau, de Houdar de la Motte à Lacan, de Sainte-Beuve à Proust, de Victor Hugo à Baudelaire, Queneau, Francis Ponge ou Philippe Beck. L'étude d'une figure revient à s'interroger sur la formation des abstractions moyennes qui habitent la mémoire culturelle et que mettent en récit les scénarios historiographiques.
    C'est l'ambition épistémologique d'une enquête qui est aussi une réflexion sur les métamorphoses de l'idée de littérature.

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  • Le choix d'Hercule ; morales du premier 19e siècle Nouv.

    Le premier XIXe siècle, dans l'immédiat héritage, problématique, de la Révolution française, est un moment décisif où se reconfigurent les rapports de la littérature et de la morale. Préparée en cela par le rationalisme des Lumières, la Révolution a mis à bas un système social et moral hiérarchisé, où la place de chacun se trouvait prédéfinie dans un système des « ordres » qui était aussi un système d'ordre ; désormais l'individu, promu sujet raisonnable et responsable, se voit imposer de redéfinir son identité, sa place et sa fonction. Tocqueville le montre bien dans la Démocratie en Amérique : il y souligne avec force ce passage tragique d'une morale imposant un ensemble de normes, rassurant et constitué, structurant immuablement la société, à un inlassable questionnement éthique, quête douloureuse de valeurs adaptées à une modernité post-révolutionnaire en perpétuel mouvement.
    L'ouvrage se propose de brosser en 18 articles de fond un panorama de la reconfiguration de la question morale dans cette période charnière, particulièrement riche et complexe : la morale est certes l'affaire de l'Institution (partie I), mais aussi des penseurs et des écrivains qui cherchent à la « repenser » : dans un monde où les normes sont fragilisées, cette vacance offre à l'écrivain un vaste espace de conquête (partie II et III), tandis que prolifèrent en littérature les figures de la transgression (partie IV).
    L'apologue d'Hercule au carrefour, confronté à la question existentielle du choix entre le vice et la vertu, sommé d'inventer sa ligne de vie, y acquiert une vigueur renouvelée, emblématisant la richesse des questionnements éthiques dans la première moitié du siècle.

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