• Imaginez la fin du monde, qui est, comme chacun sait, beaucoup plus simple à concevoir que la fin du capitalisme. Imaginez l'extinction de notre espèce et que vous vouliez préserver et transmettre la mémoire de cette constellation de pratiques, de formes, d'usages et d'objets que nous avons appelée tantôt poésie, tantôt belles- lettres, et que nous avons fini par appeler littéra- ture. Car vous avez ce sentiment tenace : Homo sapiens aurait dû s'appeler Homo narrans.
    Telles étaient les règles du jeu que nous prati- quions, mes étudiants et moi, ces dernières années. Avec eux, je souhaitais travailler le coeur de notre condition narrative. Il fallait retrouver des gestes, des pratiques, reprendre des histoires qui résonnaient avec notre situation. Trois nous ont retenus : celle de Shéhérazade et des Mille et Une Nuits, ou comment une jeune femme sauve le monde de la folie destructrice de son époux en lui racontant des fables ; celle de l'affaire dite de Tarnac qui, plaçant un livre, L'Insurrection qui vient, au coeur d'une affaire politico-judi- ciaire, nous rappelait que la fiction est une arme dangereuse et à double tranchant ; celle du Décaméron, cette oeuvre du trecento italien, dans laquelle dix jeunes gens fuient Florence en proie à la peste et, en un lieu isolé, forment une assemblée créative et joyeuse qui réinvente le monde.
    Nous formions nous-mêmes un Décaméron. Et puis le réel a frappé durement à la porte. Car l'ancienne imprimerie, où nous avions trouvé refuge pour résister à la décomposition de l'ins- titution universitaire, a fermé ses portes, défini- tivement. Ne restent sur les murs que des images et les histoires qui y furent tressées. Le lieu se transforme alors en une sorte de musée où nous revisitons, comme dans un rêve, l'histoire d'un flash, trois ou quatre mille ans à peine durant lesquels les humains n'auront joué qu'à cela :
    Tromper la mort en se racontant des histoires.

  • Tout a commencé comme une enquête clas- sique, avec l'espoir de déterminer ce que le nom « contemporain » dit de notre rapport au temps, à l'histoire, à l'espace. Mais très vite des myriades de données, parfois contradictoires, se sont imposées. Un véritable brouhaha.
    On aurait pu les ignorer, faire comme si elles n'existaient pas, et tenter de construire une fiction unitaire qui aurait prétendu dire la totalité de notre identité historique. C'eut été se méprendre sur la dynamique profonde que traduit le nom contem- porain. Elle se déploie ainsi : la représentation moderne du monde est débordée de toutes parts par une multiplicité qu'elle ne peut plus contenir, et qui la fait apparaître pour ce qu'elle est : un imagi- naire, une illusion ; imaginaire de la distinction, de la séparation, alors que le contemporain propose, lui, un imaginaire marqué par l'indistinction, la déhiérarchisation, la globalisation.
    Toutes les histoires documentées dans cet essai retrouvent ce mouvement. Ainsi des espaces publics de l'art qui voient la fin du dispositif- institution musée d'art moderne au profit des centres d'art contemporain et évoquent par là une manière différente d'habiter le monde. Ainsi du très grand nombre qui ne se laisse plus discipliner dans les concepts politiques hérités de la moder- nité. D'autres émergent (multitude, publics), prenant mieux en compte la double poussée de la massification et de la différenciation. Ainsi de la production du savoir qui se décentre et s'horizon- talise. Ainsi du temps vécu comme une concor- dance de temporalités à l'ère hypermédiatique.
    Ainsi de l'imaginaire littéraire, emblématique de la modernité et lié au support-livre, qui intègre un plus vaste régime de publication. Ainsi de la pensée du monde qui est désormais une pensée des mondes. En six stations qui sont autant de mots-clés du contemporain (exposition, médias, controverses, publication, institutionnalisation, archéologie), cet essai s'attache à décrire les trans- formations actuelles des formes culturelles et des visions de l'histoire.

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  • Le denouement essai

    Lionel Ruffel

    à l'origine de cet essai, l'observation de figures récurrentes dans une oeuvre, celle d'antoine volodine.
    Ces figures, qui se confrontent à la fin tout en la refusant, une enquête les a repérées chez des auteurs contemporains qu'on imagine proches : pierre guyotat, valère novarina, olivier rolin mais aussi chez des auteurs en apparence plus éloignés : jean echenoz, jean-philippe toussaint, éric chevillard ou encore pascal quignard. cette récurrence n'est pas anodine. qu'elles soient devant le gouffre, situées aux confins géographiques, ou face contre sol, les figures ainsi décrites ont toutes un point commun.
    Leur corps est une fin. et la fin est cette idée. mais cette représentation est plus complexe. leur corps est une frontière entre un avant et un après. il se développe une histoire, après la fin, qui la prolonge ou la renouvelle. ce sont ces deux termes conjoints, fin et début, que le concept de " dénouement " tente de saisir. articulé aux discours perceptibles juste après la double chute (du mur de berlin, des statues de moscou) chez des philosophes marqués par l'histoire et la pensée du marxisme, il pourrait contribuer à nommer les enjeux esthétiques et politiques d'une époque, la fin du vingtième siècle.

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  • Volodine post-exotique

    Lionel Ruffel

    Depuis 1985 et la publication de son premier roman, Antoine Volodine met en scène un monde littéraire, nommé le post-exotisme, dont les quinze livres parus sous son nom et la douzaine parus sous hétéronymes émergent.
    Ce qui se lit dans cette oeuvre, c'est le vingtième siècle comme substance, comme matière temporelle et spatiale des constructions imaginaires; le vingtième siècle comme affolement de l'histoire, et notamment de l'histoire politique; le vingtième siècle des guerres, des révolutions, des camps. Un siècle dont l'héritage nous constitue et nous apparaît en miroir, déformé bien sûr, dans l'univers post-exotique.
    Parce que cette oeuvre est concurrentielle du monde, cette étude est aussi celle d'un monde, à défaut d'être celle du monde. Elle convoque conjointement les ressources de l'esthétique, de la politique, de l'histoire, de la philosophie, de la stylistique pour tenter de saisir ce formidable pouvoir de révélation de la fiction, qui pense le monde avant qu'on ne le pense. Volodine post-exotique est la première monographie consacrée à l'oeuvre d'Antoine Volodine.

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