• Black village

    Lutz Bassmann

    • Verdier
    • 24 Août 2017

    « Un moment, pour nous, cela pouvait représenter plusieurs minutes, ou quelques semaines, ou encore nettement plus. » Tassili, Goodmann et Myriam. Deux hommes et une femme en guenilles, anciens poètes, anciens membres du service Action qui se connaissent à peine. Ils cheminent dans l'obscu- rité qui suit leur décès. La route est interminable et monotone. Ils doivent apprendre à marcher ensemble dans ce monde sans lumière où ils affrontent non seulement les ténèbres, mais aussi des bizarreries du temps, car celui-ci ne s'écoule pas de façon familière. Il s'étire ou se rétrécit, mais surtout il s'interrompt, il « n'aboutit pas ».
    Pour essayer de poser des repères dans la durée de leur voyage, ils se racontent des histoires.
    Ils aimeraient que les récits qu'ils inventent se gravent dans leurs mémoires et dessinent peu à peu un calendrier et des souvenirs qui accom- pagneraient leur progression vers la fin. Or, quel que puisse être le contenu de leurs histoires - aventures trépidantes, violence, vengeance, rêves, missions criminelles, explorations fantas- tiques -, tout s'interrompt en plein coeur de l'action. Les images naissent, couleurs et anec- dotes flamboient, mais soudain une force mysté- rieuse intervient et cisaille impitoyablement la narration. De nouveau et en un instant, le noir se fait. Les narrats deviennent des interruptats, le roman devient une chambre d'échos.
    Quant à Tassili, Goodmann et Myriam, ils poursuivent leur longue marche sans savoir si un jour ils vont s'éteindre, ni si l'extinction durera le temps d'un claquement de doigts, ou mille ans.

  • Les aigles puent

    Lutz Bassmann

    Un homme, Gordon Koum, revient dans une ville détruite. Toute sa famille repose sous les décombres. Lui-même, irradié, va mourir. La guerre est partout, l'ennemi indescriptible frappe sans cesse... Près de lui il remarque un pantin noirci et la dépouille miraculeusement intacte d'un rouge-gorge. Il se tourne vers eux pour parler, mais, au-delà, il s'adresse à ses enfants, à sa femme et à ses camarades disparus. Il raconte de petites histoires bizarres, cruelles, tendres, toutes marquées par un humour noir dévastateur. Et peu à peu il retrace la geste d'une communauté de fin du monde, où les faibles survivent en puisant leur force dans le rire décalé et dans une violence qu'ils savent inutile. Réfugiés, errants, sous-hommes, éclopés vivant dans leurs rêves, personnages de l'après, voilà les héros dont Gordon Koum évoque la mémoire. Il leur rend hommage parce qu'il les aime. Et aussi parce qu'ils possèdent encore, au coeur du dénuement et du cauchemar, la lumière qui fait d'eux des résistants magnifiques, des amoureux, d'authentiques et indomptables humains.

  • Tous les ans, à la première lune de l'automne, Djennifer Goranitzé se rend au bord de la mer, sur une immense décharge d'ordures où le corps de son mari a été jeté par les militaires.
    Elle se repose après les épreuves de son voyage qui a duré des semaines. Et ensuite, elle appelle son mari, Nathan Golshem. Elle l'appelle pendant des jours et des nuits, elle frappe la terre avec les pieds, avec des morceaux de ferraille, avec les mains, elle danse. Elle construit pour eux deux une hutte avec des débris, pour qu'ils soient de nouveau ensemble, pour qu'une fois encore ils se retrouvent et partagent du temps amoureux, des souvenirs inventés et de la mémoire amoureuse.
    Elle danse jusqu'au sang, jusqu'à ce que Nathan Golshem revienne du néant et s'allonge sous la hutte. Il n'y a personne sur la côte, seulement quelques chiens et des mouettes. Très loin le chuchotement des vagues brise le silence. Djennifer Goranitzé et son mari ferment les yeux sous le ciel étoilé et, de nouveau, ils se parlent et ils plaisantent. Avec une bonne humeur qu'aucune lamentation ne vient contrarier, ils évoquent leurs camarades d'infortune, les combats constamment perdus, les martyrs, les déroutes, les crimes dont ils ont été témoins, victimes ou coupables.
    Ils rient, ils s'aiment, ils ne savent plus très bien à quel niveau de vérité ou de mensonge se situent leurs anecdotes terribles. Ils échangent tout. Il n'y a plus entre eux ni mémoire, ni absence de mémoire. Seule persiste la danse des corps, des paroles et des morts en face de la nuit. Seule cette obstination de l'amour : la danse de l'éternel retour.

  • Le monde est devenu plus rude.
    On ne peut plus comme avant contempler les fleurs des cerisiers ni philosopher avec des amis autour d'une coupe de vin. désormais, quand on regarde les nuages, c'est à travers les barbelés. quand on s'endort, c'est dans la promiscuité et les mauvaises odeurs. plus rien n'est paisible. la poésie persiste en dépit des circonstances, l'humour et le détachement continuent à ordonner l'existence, mais la voix s'éraille.
    La voix ne cherche plus à faire preuve d'élégance. celui qui parle veut surtout, avant d'être brisé, apporter son témoignage. en choisissant le haïku comme forme d'expression, lutz bassmann raconte une histoire. il décrit les menus événements du quotidien de la prison, il donne vie aux figures qui l'entourent, il invente des personnages : l'idiot, le révolutionnaire dogmatique, le bonze désenchanté, le cannibale, et tant d'autres que de nouveaux malheurs menacent.

  • Dans les villes-fantômes où se déroulent leurs aventures, schwahn, brown et monge ne sont pas des héros exemplaires.
    Ils ne croient à rien, ils obéissent à leur hiérarchie avec réticence. leurs exorcismes tournent mal, les missions qu'on leur a confiées ressemblent à la traversée d'un cauchemar. un incendie se déchaîne à quelques mètres de brown. debout devant une porte d'où s'échappe une chaleur de four, brown reste immobile. on lui a dit qu'une petite fille surgira des flammes, et qu'il devra lui communiquer quelque chose d'essentiel pour la survie de l'humanité.

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